mardi 15 août 2023

La Mère selon Sri Aurobindo - né le 15 août 1872

Mon préambule à l'opuscule Mère de Sri Aurobindo :


Dans son yoga intégral, Sri Aurobindo met la Mère Divine au centre. Le yoga intégral de Sri Aurobindo se développe en pratiquant le triple sentier. Toute pratique spirituelle met en jeu un devenir. Même pour réaliser le Soi, ce qui est déjà, et qui n'est pas perçu, il y a une libération d'une illusion qui s'inscrit dans un devenir. Sri Aurobindo considère la Mère comme la dimension personnelle de la conscience absolue et cosmique qui anime le Devenir. En sanscrit, c'est la Shakti. C'est aussi une substance impersonnelle, une force de conscience. 
Ainsi pratiquer le yoga de Sri Aurobindo revient à se soumettre entièrement à la Mère, à se réaliser action de la Mère. Cet opuscule est donc dans certains de ses chapitres un exposé millimétré de la voie du yoga intégral proposée par Sri Aurobindo.

Pour Sri Aurobindo, la substance de la Mère est aussi celle des individuations divines, les âmes.
Réaliser son âme, c'est entrer dans un flux de transformation psychique de notre véhicule humain. Ce sera seulement le commencement de l'aventure de la conscience spécifique à cette voie.
Ce processus prend place parce que nos âmes sont habitées par les forces de conscience de la Mère. Ce sont alors des pouvoirs qui de l'extérieur ressemblent à des vertus mentales, vitales et physiques mais les confondre avec des vertus humaines seraient manquer leur source, le Devenir de la Mahashakti.



Ces pouvoirs, qui s'exercent à travers nos âmes, sont en continuité de substance de Joie avec la Mère.

La Mère se présente et agit sous et à travers différents visages : Durga, Kali, etc. 

et il y a aussi Marie, la Mère du Fils de Dieu dans des traditions chrétiennes. 



Pour aller plus avant, dans cette compréhension de Mère, le Devenir qui intègre tous les flux de la manifestation dans une évolution de la Vie Divine, au cœur de la pratique du yoga intégral, nous pouvons lire ou écouter l'ouvrage de Sri Aurobindo sur La Mère.

La Mère par Sri Aurobindo


Intégrale des 6 chapitres en français traduit par Douce Mère, la compagne de Sri Aurobindo.

Je joins des lectures audio montées par la chaîne youtube L'autre Conscience qui y a inclus la lecture de l'opuscule par Douce Mère.

- 1 [Deux pouvoirs: aspiration et grâce]
- 2 [Aspiration, rejet, don de soi-soumission]
- 3 [Grâce divine et foi, sincérité et don de soi-soumission]
- 4 [Reconquérir l'argent pour la Mère]
- 5 [Faire vraiment l'œuvre divine]
- 6 [Les quatre Pouvoirs de la Mère]



La Mère de Sri Aurobindo, Chapitre I

 

1 [Deux pouvoirs: aspiration et grâce] 


Seuls, deux pouvoirs, par leur conjonction, peuvent accomplir la grande et difficile tâche qui est le but de notre effort: une aspiration constante et infaillible appelant d'en bas et une Grâce suprême répondant d'en haut.
Mais la Grâce suprême n'agira que dans les conditions de la lumière et de la vérité: elle n'agira pas dans les conditions imposées par le mensonge et l'ignorance. Car si elle devait se soumettre aux exigences du mensonge, ce serait la ruine de ses propres desseins.
Voici les conditions de lumière et de vérité, les seules conditions sous lesquelles la Force la plus haute descendra; et c'est seulement la plus haute Force supramentale descendant d'en haut et s'ouvrant le passage d'en bas qui pourra manier victorieusement la nature physique et annihiler ses difficultés… Il faut un don de soi total et sincère, une ouverture de soi tournée exclusivement vers le Pouvoir divin, une admission, constante et intégrale de la Vérité qui descend, un constant et intégral rejet du mensonge, des pouvoirs et des apparences du mental, du vital et du physique qui gouvernent encore la nature terrestre.
Le don de soi doit être total et s'étendre à toutes les parties de l'être. Ce n'est pas suffisant que le psychique réponde, que le mental supérieur accepte, ou même que le vital inférieur se soumette et que la conscience physique intérieure sente l'influence. Il ne doit rien y avoir, dans aucune partie de l'être, même la plus extérieure, qui se réserve ou qui se cache derrière des doutes, des confusions, des subterfuges, rien qui se révolte ou se refuse.
Si une partite de l'être se soumet, mais qu'une autre partie se réserve et suive son propre chemin ou pose ses propres conditions, alors chaque fois que cela se produit, vous repoussez vous-même la Grâce divine loin de vous.
Si derrière votre dévotion et votre soumission, vous abritez vos désirs, vos exigences égoïstes et vos insistances vitales, si vous mettez ces choses à la place de l'aspiration vraie ou que vous les mêliez avec elle et que vous vous efforciez de les imposer à la Shakti divine, c'est en vain que vous invoquerez la Grâce divine pour vous transformer.
Si vous vous ouvrez d'un côté ou dans une partie de votre être à la vérité, et que d'un autre côté vous ouvriez constamment les portes aux forces hostiles, il est futile d'espérer que la Grâce divine demeurera avec vous. Vous devez garder le temple propre si vous désirez y établir la Présence vivante.
Si, chaque fois que le Pouvoir intervient et fait descendre la Vérité, vous lui tournez le dos et rappelez le mensonge qui a été expulsé, ce n'est 
pas la Grâce divine que vous devez blâmer de vous faire défaut, mais la fausseté de votre propre volonté et l'imperfection de votre propre soumission.
Si vous appelez la Vérité et en même temps que quelque chose en vous choisisse ce qui est faux, ignorant et non divin, ou même simplement ne soit pas disposé à le rejeter totalement, alors vous serez toujours exposé aux attaques et la Grâce se retirera de vous. Découvrez d'abord ce qui est faux et obscur en vous-même et rejetez-le avec persistance; alors seulement vous aurez le droit de faire appel au Pouvoir divin pour qu'il vous transforme.
N'imaginez pas que la vérité et le mensonge, la lumière et l'ombre, la soumission et l'égoïsme puissent être admis à demeurer ensemble dans la maison consacrée au Divin. La transformation doit être intégrale, et intégral aussi doit être le rejet de tout ce qui s'y oppose.
Rejetez cette notion fausse que le Pouvoir divin fera, et est obligé de faire, tout pour vous sur votre demande et quand bien même vous ne satisfaites pas aux conditions posées par le Suprême. Que votre soumission soit vraie et complète, alors seulement tout le reste sera fait pour vous.
Rejetez aussi l'attente fausse et indolente que le Pouvoir divin accomplisse même la soumission pour vous. Le Suprême demande votre soumission, mais ne l'impose pas; jusqu'à ce que vienne la transformation irrévocable, vous êtes libre à tout moment de nier et de rejeter le Divin ou de revenir sur le don de vous-même, si vous êtes disposé à en subir les conséquences spirituelles. Votre soumission doit être libre et spontanée; elle doit être la soumission d'un être vivant, et non pas celle d'un automate inerte ou d'un outil mécanique.
On confond constamment une inerte passivité avec la soumission réelle; mais d'une passivité inerte rien de vrai et de puissant ne peut résulter. C'est la passivité inerte de la nature physique qui la laisse à la merci de toutes les influences obscures et anti-divines. Une soumission heureuse, forte et utile est demandée pour que la Force divine puisse travailler, l'obéissance du disciple illuminé de la Vérité, du guerrier intérieur qui combat contre l'obscurité et le mensonge, du fidèle serviteur du Divin.
Telle est l'attitude vraie, et seulement ceux qui peuvent la prendre et la garder sauront conserver une foi que les déceptions et les difficultés n'ébranleront pas, et passer à travers l'épreuve vers la victoire suprême et la grande transformation.


La Mère de Sri Aurobindo, Chapitre II




Lu aussi par Douce Mère

2 [Aspiration, rejet, don de soi-soumission] 


A travers sa Shakti, le Divin est derrière toute action, en tout ce qui est fait dans l'univers, mais il est voilé par sa Yoga-Mâyâ et il travaille à travers l'ego du jîva dans la nature inférieure.
Dans le yoga aussi, le Divin est le sâdhak et la sâdhana. C'est la Shakti qui rend la sâdhanâ possible par sa lumière, son pouvoir, sa connaissance, sa conscience, son ânanda agissant sur l'âdhâra (l'être physique), et, quand celui-ci s'ouvre à elle, se déversant en lui avec ses forces divines. Mais tant que la nature inférieure est active, l'effort personnel du sâdhak reste nécessaire.
L'effort personnel qui est demandé est un triple labeur d'aspiration, de rejet et de don de soi.
Une aspiration vigilante, constante, incessante, la volonté de l'esprit, la recherche du cœur, l'assentiment de l'être vital, la volonté d'ouvrir et de rendre plastiques la conscience et la nature physiques.
Le rejet des mouvements de la nature inférieure: le rejet des idées, opinions, préférences, habitudes et constructions du mental, afin que la connaissance véritable puisse trouver le champ libre dans un esprit silencieux.
Le rejet des désirs, réclamations, sensations et passions de la nature vitale, de son égoïsme, son orgueil, son arrogance, sa luxure, son avidité, sa jalousie, son envie et son hostilité envers la vérité, afin que le pouvoir et la joie véritables puissent se déverser d'en haut dans un être vital, calme, grand, fort et consacré; le rejet de la stupidité, du doute, de l'incrédulité, de l'obscurité, de l'obstination, de la petitesse, de la paresse, du mauvais vouloir à changer et du tamas de la nature physique, afin que la stabilité véritable de la Lumière, du Pouvoir, de l'Ananda s'établisse dans un corps devenant de plus en plus divin.
Le don de soi, de tout ce que l'on est, de tout ce que l'on possède, de chaque plan de la conscience et de chaque mouvement, au Divin et à la Shakti.

Dans la mesure du don et de la consécration de soi, le sâdhak prend conscience que la Shakti divine fait la sâdhâna et pénètre en lui de plus en plus en y établissant la liberté et la perfection de la Nature divine. Plus cette opération consciente remplace son propre effort, plus rapide et véritable devient le progrès. Mais elle ne peut faire disparaître complètement la nécessité de l'effort personnel qu'au moment où la soumission et la consécration sont devenues pures et complètes de haut en bas.
Remarquez qu'une soumission tamasique refusant de se soumettre aux conditions et demandant au Divin de tout faire et de vous épargner toutes les difficultés et toutes les luttes, est une duperie et ne mène ni à la liberté ni à la perfection.




La Mère de Sri Aurobindo, Chapitre III



3 [Grâce divine et foi, sincérité et don de soi-soumission]

Pour traverser la vie protégé contre toute crainte, tout risque et tout malheur, deux choses seulement sont nécessaires, et elles vont toujours ensemble: la Grâce de la Mère divine et, de votre côté, un état intérieur fait de foi, de sincérité et de soumission.

Que votre foi soit pure, candide et parfaite. Une foi égoïste de l'être mental et vital, colorée par l'ambition, l'orgueil, la vanité, l'arrogance mentale, l'obstination vitale, les exigences personnelles, le désir pour les mesquines satisfactions de la nature inférieure, est une flamme basse et fumeuse qui ne peut s'élever tout droit vers le ciel. Considérez que votre vie vous est donnée seulement pour l'œuvre divine et pour aider à la manifestation divine. Ne désirez rien que la pureté, la force, la lumière, l'ampleur, le calme, l'ânanda de la Conscience divine et son insistance à transformer et perfectionner votre esprit, votre vie et votre corps. Ne demandez rien d'autre que la Vérité divine, spirituelle et supramentale, la réalisation sur terre, en vous et dans tous ceux qui sont appelés et choisis, et les conditions nécessaires pour sa création et sa victoire sur toutes les forces adverses.

Que votre sincérité et votre soumission soient vraies et complètes. Si vous vous donnez au Divin, donnez-vous complètement, sans exigence, sans condition, sans réserve, afin que tout en vous appartienne à la Mère divine et que rien ne soit laissé à l'ego ou donné à quelque autre puissance.

Plus votre foi, votre sincérité et votre soumission sont complètes, plus la grâce et la protection seront avec vous. Et quand la grâce et la protection de la Mère divine sont avec vous, qu'est-ce qui peut vous toucher, ou qui avez-vous à craindre ? Un peu même de sa Grâce vous portera à travers toutes les difficultés, tous les obstacles et tous les dangers. Entouré de sa pleine Présence, vous pouvez aller sans crainte sur votre chemin, car c'est le sien, peu soucieux de toutes les menaces, sans être affecté par aucune hostilité, si puissante soit-elle, qu'elle vienne de ce monde ou des mondes invisibles. Son contact peut tourner les difficultés en occasions, l'insuccès en succès et la faiblesse en force qui ne défaille point.
Car la grâce de la Mère divine est l'assentiment du Suprême et, tôt ou tard, son effet est sûr: c'est une chose décrétée, inévitable et irrésistible.



La Mère de Sri Aurobindo, Chapitre IV :




4 [Reconquérir l'argent pour la Mère] 


L'argent est le signe visible d'une force universelle qui, dans sa manifestation sur la terre, travaille dans les plans vital et physique et qui est indispensable à la plénitude de la vie extérieure.
Dans son origine et son action vraie, elle appartient au Divin. Mais, comme les autres puissances du Divin, elle est déléguée ici-bas et, dans l'ignorance de la Nature inférieure, elle peut être usurpée pour les satisfactions de l'ego ou détenue par des influences asuriques et détournée à leurs fins. Elle est vraiment l'une des trois forces - le pouvoir, l'argent, le sexe - qui not la plus forte attraction sur l'ego humain et sur l'asura et qui sont le plus généralement mal possédées et mal employées par ceux qui les détiennent.
Les chercheurs et les détenteurs de la richesse sont plus souvent possédés par elle que ses possesseurs; bien peu échappent entièrement à une certaine influence déformante qui a été imposée à cette richesse par sa longue capture et perversion par l'asura. Pour cette raison, la plupart des disciplines spirituelles insistent sur le complet contrôle de soi, le détachement et le renoncement à tout lien de la richesse et à tout désir personnel et égoïste de la posséder. Quelques-unes placent même un interdit sur l'argent et la richesse et déclarent qu'une vie pauvre et nue est la seule condition spirituelle. Mais ceci est une erreur qui laisse le pouvoir aux mains des forces hostiles. Reconquérir l'argent pour le Divin à qui il appartient et l'utiliser divinement pour la vie divine, telle est la voie supramentale pour le sâdhak.

Il ne faut ni vous détourner avec un recul ascétique du pouvoir de l'argent, des moyens qu'il vous donne et des objets qu'il vous apporte, ni entretenir un attachement rajasique pour ces choses ou un esprit de complaisance qui rend esclave des satisfactions qu'elles donnent. Regardez les richesses simplement comme une puissance qui doit être reconquise pour la Mère divine et placée à son service.

Toutes les richesses appartiennent au Divin et ceux qui les détiennent en sont les dépositaires et non les possesseurs. Elles sont avec eux aujourd'hui: demain elles peuvent être ailleurs. Tout dépend de la manière dont ils s'acquittent de leur charge tant qu'elle leur est confiée, et dans quel esprit ils le font, avec quelle conscience dans leur façon de s'en servir et pour quelles fins.
Dans votre usage personnel de l'argent, regardez tout ce que vous avez, gagnez ou apportez comme appartenant à la Mère divine. Ne lui demandez rien, mais recevez ce qui vous vient d'elle et utilisez-le pour les fins mêmes pour lesquelles cela vous est donné. Soyez entièrement désintéressé, entièrement scrupuleux, exact, soigneux dans les détails: un bon gardien. Souvenez-vous toujours que ce sont les possessions de la Mère divine et non les vôtres que vous administrez. D'autre part, tout ce que vous recevez pour elle, placez-le religieusement devant elle: n'utilisez rien pour vous ni pour une autre personne.

N'ayez pas de respect pour un homme parce qu'il est riche et ne vous laissez pas impressionner par l'ostentation, le pouvoir ou l'influence. Quand vous demandez pour la Mère, vous devez sentir que c'est elle qui demande à travers vous très peu de ce qui lui appartient et que l'homme à qui vous demandez sera jugé par sa réponse.
Si vous êtes libre de la souillure de l'argent, mais sans aucun recul ascétique, vous aurez un plus grand contrôle sur l'argent. L'égalité d'âme, l'absence d'exigence et la dédication complète à la Shakti divine et à son œuvre de tout ce que vous avez et recevez et aussi de votre pouvoir d'acquisition sont les signes de cette liberté. Tout trouble en ce qui concerne l'argent et son usage, toute exigence, tout regret est un indice sûr d'une imperfection ou d'un attachement quelconque.

En cette manière, le sâdhak idéal est celui qui peut, si cela est nécessaire, vivre pauvrement sans qu'aucun sens de manque ne l'affecte ni n'intervienne dans la plénitude du jeu intérieur de la Conscience divine: et s'il est nécessaire qu'il vive richement, il peut le faire aussi sans jamais, à aucun moment, se laisser tomber dans le désir ou l'attachement pour sa richesse ou pour les choses dont il se sert, ni dans la servitude de la satisfaction de ses propres plaisirs, ni dans un lien de faiblesse pour les habitudes créées par la possession des richesses. La Volonté divine et l'Ananda divin sont tout pour lui.

Dans la création supramentale, il faut que la force de l'argent soit restituée à la Puissance divine et qu'elle soit employée pour l'ordonnance et l'équipement vrais, beaux et harmonieux d'une existence vitale et physique nouvelle et divinisée, et cela, de la manière, quelle qu'elle soit, que la Mère divine décidera dans sa vision créatrice. Mais d'abord il faut que la force de l'argent soit reconquise pour elle et ceux-là seront les plus forts pour cette conquête, qui sont, en cette partie de leur nature, fermes, vastes, libres de l'ego et consacrés sans aucune revendication, rétention ni hésitation, de purs et puissants canaux pour la Puissance suprême.




La Mère de Sri Aurobindo, Chapitre V :





5 [Faire vraiment l'œuvre divine] 


Si vous voulez faire vraiment l'œuvre divine, il faut que votre premier but soit d'être totalement libre de tout désir et de tout amour-propre égoïste. Votre vie entière doit être une offrande et un sacrifice au Suprême; votre seul but dans l'action sera de servir, de recevoir, d'accomplir et de devenir un instrument manifestant la Shakti divine dans ses œuvres. Vous devez croître dans la Conscience divine jusqu'à ce qu'il n'y ait plus aucune différence entre votre volonté et la sienne, aucun mobile sauf son impulsion en vous, aucune action qui ne soit son action consciente en vous et à travers vous.

Jusqu'à ce que vous soyez capable de cette identification complète, dynamique, vous devez vous considérer comme une âme et un corps créés pour son service, comme celui qui n'agit que pour elle. Même si l'idée du travailleur distinct est forte en vous, et que vous sentiez que c'est vous qui agissez, cependant il faut le faire pour elle. Tout effort de choix égoïste, toute soif de profit personnel, toute stipulation d'un désir qui veut se satisfaire doivent être extirpés de la nature. Il ne doit y avoir ni demande du fruit, ni recherche de la récompense: le seul fruit pour vous est le plaisir de la Mère divine et l'accomplissement de son œuvre, votre seule récompense, une progression constante dans la Conscience divine, le calme, la force et la béatitude. La joie du service et la joie du développement intérieur par les œuvres est une récompense suffisante pour le travailleur désintéressé.

Mais un temps viendra où vous sentirez de plus en plus que vous êtes l'instrument et non le travailleur. Car, d'abord par la force de votre dévotion, votre rapport avec la Mère divine deviendra si intime qu'à tout moment vous n'aurez qu'à vous concentrer et à remettre toutes choses entre ses mains pour être guidé par sa présence et recevoir directement son ordre ou son impulsion, l'indication sûre de la chose à faire, de la manière de la faire et de son résultat. Ensuite vous réaliserez que la Shakti divine non seulement inspire et guide vos actions, mais en prend l'initiative et les accomplit: tous vos mouvements prennent naissance en elle, toutes vos puissances sont les siennes: l'esprit, la vie et le corps sont des instruments conscients et joyeux de son action, des moyens pour son jeu, des moules pour sa manifestation dans l'univers physiques. Il ne peut y avoir de plus heureuse condition que cette union et cette dépendance: car ce pas vous reporte au-delà de la frontière, hors de la vie de l'ignorance faite d'effort et de souffrance, vers la vérité de votre être spirituel, dans sa paix profonde et son ânanda intense.

Pendant que cette transformation a lieu, il est plus que jamais nécessaire de vous préserver de toute souillure provenant des perversions de l'ego. Ne laissez se glisser aucune exigence, aucune insistante réclamation qui puisse ternir la pureté du don de soi et du sacrifice. Il ne doit y avoir ni attachement pour l'œuvre ou pour son résultat, ni imposition de conditions, prétention à posséder, ni orgueil de l'instrument, ni vanité, ni arrogance. Il ne doit être permis à rien dans le mental, ou dans les parties vitales ou physiques, de détourner pour son propre usage la grandeur des forces qui agissent à travers vous, ou de les posséder pour sa satisfaction personnelle et distincte. Que votre foi, votre sincérité, la pureté de votre aspiration soient absolues et pénètrent tous les plans et toutes les couches de l'être; alors tous les éléments perturbateurs et toutes les influences déformantes tomberont progressivement de votre nature.

L'étape finale de cette perfection arrivera quand vous serez complètement identifié à la Mère divine et que vous ne vous sentirez plus un être séparé, un instrument, un serviteur ou un travailleur distinct et différent, mais vraiment un enfant et un pur fragment éternel de sa conscience et de sa force. Toujours elle sera en vous et vous serez en elle; ce sera pour vous une expérience constante, simple et naturelle que toute votre pensée, toute votre vision, toute votre action, même votre respiration et votre mouvement viennent d'elle et soient les siens. Vous saurez, verrez et sentirez que vous êtes une puissance formée par elle d'elle-même, extériorisée pour le jeu et pourtant toujours en sécurité dans son sein, être de son Être, conscience de sa Conscience, force de sa Force, ânanda de son Ananda. Quand cette condition sera complète et que ses énergies supramentales pourront librement vous faire mouvoir, vous serez parfait dans les œuvres divines; la connaissance, la volonté et l'action deviendront sûres, simples, lumineuses, spontanées, sans défaut, un courant du Suprême, un mouvement divin de l'Éternel.


La Mère de Sri Aurobindo, chapitre VI :




6 [Les quatre Pouvoirs de la Mère] 


Les quatre pouvoirs de la Mère sont quatre parmi ses prédominantes personnalités, parties et personnifications de sa divinité, à travers lesquelles elle agit sur ses créatures, met en ordre et harmonise ses créations dans les mondes et dirige la manifestation de ses milliers de forces.
Car la Mère est une, mais elle se présente à nous sous des aspects différents: elle a beaucoup d'émanations et de vibhûtis qui agissent pour elle dans l'univers. Celle que nous adorons comme la Mère est la Conscience-Force divine qui domine toute existence, unique et pourtant si multiple qu'il est impossible de suivre ses mouvements, même pour l'esprit le plus prompt et pour la plus libre et la plus vaste intelligence. La Mère est la conscience et la force du Suprême et elle est bien au-dessus de toutes ses créations. Mais quelque chose de ses voies peut être vu et senti à travers ses personnifications, d'autant plus perceptible que sont plus définis et limités le tempérament et l'action des formes de Déesses dans lesquelles elle consent à se manifester à ses créatures.

Il y a trois manières d'être de la Mère que vous pouvez percevoir quand vous vous identifiez avec la Conscience-Force qui nous soutient, nous et l'univers.
La Transcendante, la suprême Shakti originelle, qui se tient au-dessus des mondes et sert de trait d'union entre la création et le mystère toujours non-manifesté du Suprême.
L'Universelle, la Mahâshakti cosmique, qui crée tous les êtres et contient, pénètre, supporte et dirige les millions de procédés et de forces.
L'Individuelle, qui personnifie le pouvoir des deux plus vastes aspects de son existence, les rend vivants et proches de nous et s'entremet entre la personnalité humaine et la Nature divine.

L'unique Shakti originelle et transcendante, la Mère, se tient au-dessus de tous les mondes et porte dans sa conscience éternelle le Divin suprême. Elle est seule à abriter le Pouvoir absolu et la Présence ineffable; contenant ou appelant les vérités qui doivent être manifestées, elle les fait descendre de sa conscience infinie et leur donne une forme dynamique dans son pouvoir omnipotent et dans sa vie sans bornes, et un corps dans l'univers. Le Suprême est manifesté en elle à jamais comme l'éternel Sachchidânanda (Sat-Chit-Ananda): il se manifeste à travers elle dans les mondes comme la conscience unique et duelle de l'Ishvara-Shakti et le principe duel de Purusha-Prakriti; il est personnifié par elle dans les mondes et les plans et les Dieux et leurs énergies, et façonné grâce à elle comme tout ce qui est dans les mondes connus et dans d'autres inconnus. Tout est son jeu avec le Suprême: tout est sa manifestation des mystères de l'Éternel, des miracles de l'Infini. Tout est elle, car tous sont parcelles et fragments de la Conscience-Force divine. Rien ne peut être ici ou ailleurs que ce qu'elle décide et que le Suprême permet; rien ne peut prendre forme excepté ce que, mue par le Suprême, elle perçoit et façonne après en avoir moulé le germe dans son Ananda créateur.

La Mahâshakti, la Mère universelle, effectue tout ce que sa conscience transcendante transmet du Suprême et elle entre dans les mondes qu'elle a faits: sa présence les remplit et les soutient avec l'esprit divin, et avec la force et la félicité divines qui sustentent tout, et sans quoi ils ne pourraient pas exister. Ce que nous appelons la nature, ou Prakriti, n'est que son aspect exécutif le plus extérieur. La Mahâshakti dispose et organise l'harmonie de ses forces et de ses procédés; elle contraint la nature à ses opérations et se meut parmi elles, cachée ou manifestée en tout ce qui peut être vu, expérimenté ou mis dans le mouvement de la vie. Chacun des mondes n'est rien d'autre qu'un jeu de la Mahâshakti de ce système de mondes ou univers, et qui y réside, comme l'âme et la personnalité cosmiques de la Mère transcendante. Chacun est une chose qu'elle a vue dans sa vision, accueillie dans son cœur de beauté et de pouvoir et créée dans son Ananda.

Mais il y a beaucoup de plans de sa création, beaucoup de pas de la Shakti divine. Au sommet de cette manifestation dont nous faisons parties, il y a les mondes d'existence, de conscience, de force et de félicité infinies, au-dessus desquels la Mère se tient comme le Pouvoir éternel dévoilé. Là, tous les êtres vivent et se meuvent dans une plénitude ineffable et une unité invariable, parce qu'elle les porte en sécurité dans ses bras, à jamais. Plus proches de nous sont les mondes d'une parfaite création supramentale, dans lesquels la Mère est la Mahâshakti supramentale, un Pouvoir d'omnisciente Volonté et d'omnipotente Connaissance divines, toujours apparent dans ses œuvres infaillibles et spontanément parfaites dans chaque opération. Là, tous les mouvements sont des pas de la Vérité, tous les êtres sont des âmes, des pouvoirs et des corps de la Lumière divine, toutes les expériences, des mers, des flots et des vagues d'un Ananda absolu et intense. Mais les mondes où nous demeurons sont ceux de l'ignorance, les mondes du mental, de la vie et du corps, séparés de leur source dans leur conscience, et dont la terre est un centre significatif et son évolution un mouvement décisif. Tout ceci aussi avec son obscurité, ses luttes et ses imperfections, est supporté par la Mère universelle; ceci aussi est mû, et conduit vers son but caché par la Mahâshakti.

La Mère, en tant que Mahâshakti de ce triple monde de l'ignorance, se tient dans un plan intermédiaire entre la Lumière supramentale, la vie de Vérité, la création de Vérité, qui doit être amenée ici-bas et cette hiérarchie montante et descendante des plans de conscience qui, comme une échelle double, s'enfonce dans l'ignorance de la matière et escalade à nouveau l'infinité de l'esprit à travers l'épanouissement de la vie, de l'âme et de l'intellect. Déterminant tout ce qui sera en cet univers et dans l'évolution terrestre par ce qu'elle voit et sent et déverse d'elle-même, elle se tient là, au-dessus des dieux, et toutes ses personnalités et tous ses pouvoirs sont émis et placés devant elle pour l'action; elle projette leurs émanations dans ces mondes inférieurs pour intervenir, gouverner, combattre et conquérir, pour guider et accomplir leurs cycles, pour diriger les lignes d'action totales et individuelles de leurs forces. Ces émanations sont les nombreuses formes et personnalités divines dans lesquelles les hommes l'ont adorée sous des noms différents à travers les âges. Mais elle prépare aussi et forme par l'intermédiaire de ces pouvoirs et de leurs émanations, l'esprit et le corps de ses vibhûtis, de même qu'elle prépare et forme des esprits et des corps pour les vibhûtis de l'Ishvara, afin qu'elle puisse manifester, dans ce monde physique et sous le masque de la conscience humaine, quelque rayon de son pouvoir, de sa qualité et de sa présence. Toutes les scènes du jeu terrestre on été, comme dans un drame, organisées, conçues et jouées par elle avec les Dieux cosmiques comme auxiliaires et elle-même comme un acteur voilé.

Non seulement la Mère gouverne tout d'en haut, mais elle descend dans ce triple univers inférieur. D'une manière impersonnelle, toutes choses ici-bas, même les mouvements de l'ignorance, sont elle-même en un pouvoir voilé, sont ses créations dans une substance amoindrie, sont le corps et la force de sa nature; et elles existent parce que, mue par le fiat mystérieux du Suprême afin d'exécuter quelque chose qui était là-haut parmi les possibilités de l'Infini, elle a consenti au grand sacrifice et a revêtu, comme un masque, l'âme et les formes de l'ignorance. Mais d'une manière personnelle aussi, elle a daigné descendre ici-bas dans l'obscurité afin de pouvoir la conduire à la Lumière, dans le mensonge et l'erreur afin de les convertir à la Vérité, dans cette mort afin de la changer en une Vie divinisée, dans la douleur du monde, sa souffrance et son chagrin obstinés pour y mettre fin par l'extase transformante de son sublime Ananda. Dans son profond et grand amour pour ses enfants, elle a consenti à revêtir le manteau de cette obscurité, condescendu à subir les attaques et les influences torturantes des pouvoirs de ténèbres et de mensonge, supporté de traverser le portail de cette naissance qui est une mort, pris sur elle les angoisses, les chagrins et les souffrances de la créature, car il semblait qu'ainsi seulement la création pouvait être élevée jusqu'à la Lumière, la Joie et la Vérité, jusqu'à la Vie éternelle. C'est le grand sacrifice du Purusha, mais bien plus profondément l'holocauste de Prakriti, le sacrifice de la Mère divine.

***

Quatre grands aspects de la Mère, quatre de ses principaux pouvoirs et personnalités ont été mis en avant dans sa conduite de cet univers et dans ses relations avec le jeu terrestre.
L'un est sa personnalité de calme ampleur, de sagesse compréhensive, de bénignité tranquille, de compassion inépuisable, de majesté souveraine et supérieure et de grandeur qui gouverne tout.
Un autre personnifie son pouvoir de splendide énergie et d'irrésistible passion, sa disposition guerrière, sa volonté écrasante, sa promptitude impétueuse et sa force qui secoue le monde.
Le troisième est ardent, doux et merveilleux dans le profond secret de sa beauté, de son harmonie et de son rythme délicat, dans son opulence complexe et subtile, son attrait irrésistible et sa grâce captivante.
Le quatrième est pourvu de sa secrète et pénétrante capacité de connaissance intime, de travail soigneux et sans défaut et de perfection tranquille et précise en toutes choses.
Sagesse, Énergie, Harmonie, Perfection sont leurs divers attributs, et ce sont ces pouvoirs qu'ils apportent avec eux dans le monde, qu'ils manifestent sous un déguisement humain dans leurs vibhûtis, et qu'ils établiront suivant la mesure divine de leur ascension en ceux qui peuvent ouvrir leur nature terrestre à l'influence directe et vivante de la Mère.
A ces quatre, nous donnons les quatre grands noms de Maheshvarî, Mahâkâlî, Mahâlakshmî, Mahâsarasvatî.

Impériale, Maheshvarî se tient dans la vaste étendue, au-dessus de l'esprit pensant et de la volonté; elle les exalte et les magnifie jusqu'à la sagesse et la grandeur, ou elle les inonde d'une splendeur qui les dépasse. Car elle est la puissante et sage qui nous ouvre aux infinités supramentales, à l'immensité cosmique, à la magnificence de la Lumière suprême, au trésor de connaissance miraculeuse et au mouvement illimité des forces éternelles de la Mère. Elle est tranquille et merveilleuse, grande et calme à tout jamais. Rien ne peut l'émouvoir, car en elle est toute la sagesse; rien ne lui est caché qu'elle choisit de savoir; elle comprend toutes choses et tous les êtres, leur nature et ce qui les meut, la loi du monde, ses époques et comment tout était, est et doit être. En elle est une vigueur qui affronte et dompte toutes choses et rien ne peut prévaloir à la fin contre sa sagesse vaste et intangible et son pouvoir tranquille et supérieur. Égale, patiente et inaltérable dans sa volonté, elle agit avec les hommes suivant leur nature, avec les choses et les événements suivant leur force et la vérité qui est en eux. De partialité elle n'en a aucune, mais elle suit les décrets du Suprême; elle élève certains, et d'autres elle les abaisse ou les rejette loin d'elle dans l'obscurité. Au sage elle donne une sagesse plus grande et plus lumineuse; à celui qui a la vision, elle donne place à ses conseils; à l'hostile elle impose les conséquences de son hostilités, et elle conduit l'ignorant et le sot selon leur aveuglement. Dans chaque homme elle répond aux différents éléments de sa nature et les traite suivant leur besoin, leur impulsion et la réponse qu'ils appellent, place sur eux la pression voulue ou les laisse à leur liberté chérie pour prospérer dans les voies de l'ignorance ou pour périr. Car elle est au-dessus de tout, n'est liée par rien, attachée à rien dans l'univers. Pourtant elle a plus que tout autre le cœur de la Mère universelle, car sa compassion est sans fin et inépuisable. A ses yeux tous sont ses enfants et des parcelles de l'Unique, même l'asura, le râkshasa, le pishâcha et ceux qui sont révoltés et hostiles. Ses rejets sont simplement un ajournement, ses punitions une grâce. Mais sa compassion n'aveugle pas sa sagesse ni ne détourne son action de la ligne décrétée: car la vérité des choses est son seul intérêt, la connaissance est le centre de son pouvoir, et de construire notre âme et notre nature avec la vérité divine est sa mission et son travail.

Mahâkâli est d'une autre nature. Non l'étendue, mais la hauteur, non la sagesse, mais la force et l'énergie sont ses pouvoirs particuliers. Il y a en elle une intensité écrasante, une puissante passion de force d'accomplissement, une divine violence s'élançant pour briser toute limite et tout obstacle. Sa divinité entière bondit dans une splendeur d'action tempétueuse; elle est pour la promptitude, l'opération immédiatement efficace, le coup rapide et direct, l'assaut de front qui balaye tout devant lui. Terrible est son visage pour l'asura, dangereuse et impitoyable sa disposition envers ceux qui haïssent le Divin, car elle est la Guerrière des mondes qui ne recule jamais devant la bataille. Ne tolérant pas l'imperfection, elle traite rudement dans l'homme toute mauvaise volonté et elle est sévère pour ce qui est obstinément ignorant et obscur; son courroux est immédiat et terrifiant contre la traîtrise, le mensonge et la méchanceté; le mauvais vouloir est à l'instant frappé par son châtiment. Elle ne peut tolérer dans le travail divin l'indifférence, la négligence et la paresse et elle fustige aussitôt, pour réveiller par la douleur, si besoin est, le dormeur intempestif ou le traînard. Les impulsions rapides, droites et franches, les mouvements sans réserve et absolus, l'aspiration qui monte comme une flamme sont la marche de Mahâkâli. Son esprit est indomptable, sa vision et sa volonté atteignent haut et loin comme le vol de l'aigle, ses pieds sont rapides sur la voie ascendante et ses mains se tendent pour frapper et secourir. Car elle est aussi la Mère; son amour est aussi intense que son courroux et sa bonté est profonde et passionnée. Lorsqu'il lui est permis d'intervenir avec toute son énergie, elle brise en un instant, comme des choses sans consistance, les obstacles qui immobilisent l'aspirant ou les ennemis qui l'assaillent. Si sa colère est redoutable pour l'hostile et la véhémence de sa passion pénible pour le faible et le craintif, elle est aimée et adorée par le grand, le puissant et le noble; car ils sentent que ses coups martèlent et transforment en énergie et en parfaite vérité ce qui est rebelle dans leur matière, redressent ce qui est faussé et pervers et expulsent ce qui est impur ou défectueux. Sans elle, ce qui est fait en un jour eût pu prendre des siècles; sans elle, l'ânanda pourrait être vaste et grave ou bien doux, tendre et beau, mais il perdrait la joie enflammée de ses intensités les plus absolues. A la connaissance, elle donne une puissance conquérante; elle apporte à la beauté et à l'harmonie un mouvement élevé et ascendant, et confère au lent et difficile labeur vers la perfection une impulsion qui multiplie le pouvoir et raccourcit le long chemin. Rien ne peut la satisfaire qui n'atteigne les extases suprêmes, les hauteurs les plus sublimes, les buts les plus nobles, les perspectives les plus vastes. Donc, avec elle est la force victorieuse du Divin et c'est par la grâce de son feu, de sa passion et de sa rapidité que le grand accomplissement peut prendre place maintenant au lieu de plus tard.

La Sagesse et la Force ne sont pas les seules manifestations de la Mère Suprême; il y a dans sa nature un mystère plus subtil, sans lequel la Sagesse et la Force seraient incomplètes et la Perfection ne serait pas parfaite. Au-dessus d'elles est le miracle de l'éternelle Beauté, secret insaisissable des harmonies, la magie imposante d'un charme irrésistible et universel, d'une attraction qui attire et lie les choses, les forces et les êtres, et les oblige à se rencontrer et à s'unir afin qu'un Ananda caché puisse jouer de derrière le voile et faire d'eux ses rythmes et ses formes. Tel est le pouvoir de Mahâlakshmî et aucun aspect de la divine Shakti n'est plus attrayant pour le cœur des êtres incarnés. Maheshwarî peut paraître trop calme, trop grande et trop distante à approcher ou à contenir pour la petitesse de la nature terrestre, Mahâkâlî trop rapide et redoutable à supporter pour sa faiblesse; mais tous se tournent avec joie et ardeur vers Mahâlakshmî. Elle jette le sortilège de la douceur enivrante du Divin; être proche d'elle est un bonheur profond et la sentir dans son cœur fait de l'existence une extase et une merveille; la grâce, le charme et la tendresse émanent d'elle comme la lumière du soleil et partout où elle fixe son regard merveilleux ou laisse tomber la beauté de son sourire, l'âme est saisie, captivée et plongée dans les profondeurs d'une félicité insondable. Magnétique est l'attouchement de ses mains; leur influence occulte et délicate purifie l'esprit, la vie et le corps, et là où elle presse ses pieds coulent les flots miraculeux d'un Ananda qui ravit.
Et pourtant il n'est pas facile de faire face aux exigences de ce Pouvoir enchanteur ou de conserver sa présence. L'harmonie et la beauté des pensées et des sentiments, l'harmonie et la beauté dans chaque mouvement extérieur, l'harmonie et la beauté de la vie et de l'entourage, voilà ce qu'exige Mahâlakshmî. Là où il y a une affinité avec les rythmes de la félicité secrète du monde, une réponse à l'appel de la toute-beauté, l'harmonie, l'unité et le flot joyeux de beaucoup de vies tournées vers le Divin, dans cette atmosphère elle consent à demeurer. Mais tout ce qui est laid, mesquin et vulgaire, tout ce qui est pauvre, sordide et misérable, tout ce qui est brutal et grossier empêche sa venue. Elle ne vient pas là où l'amour et la beauté ne sont pas nés ou ne naissent qu'à regret; là où ils sont mélangés à des choses plus basses qui les défigurent, elle se détourne bientôt pour se retirer, ou ne se soucie point de donner ses richesses. Si, dans le cœur des hommes, elle se trouve entourée d'égoïsme, de haine, de jalousie, de malveillance, d'envie et de conflit, si la traîtrise, l'avidité et l'ingratitude sont mêlées au contenu du calice sacré, si la grossièreté de la passion et le désir impur dégradent la dévotion, dans de tels cœurs la Déesse gracieuse et magnifique ne s'attarde pas. Un dégoût divin la saisit et elle se retire, car elle n'est pas de ceux qui insistent ou font effort; ou bien, voilant sa face, elle attend que le rejet et la disparition de cet amer poison diabolique lui permettent d'établir à nouveau son heureuse influence. Le dénuement et la sévérité ascétique ne lui sont pas agréables, non plus que la suppression des émotions les plus profondes du cœur et que la répression rigide des éléments de beauté de l'âme et de la vie. Car c'est par l'amour et la beauté qu'elle place sur les hommes le joug du Divin. Dans ses créations suprêmes, la vie est changée en une riche œuvre d'art céleste et toute existence en un poème de délice sacré; les richesses du monde sont assemblées et accordées pour un ordre suprême et même les choses les plus simples et les plus ordinaires deviennent merveilleuses par son intuition de l'unité et le souffle de son esprit. Admise dans le cœur, elle élève la sagesse au faîte de l'émerveillement, elle lui révèle les secrets mystiques de l'extase qui surpasse toute connaissance, elle répond à la dévotion par l'ardent attrait du Divin, enseigne à l'énergie et à la force le rythme qui garde harmonieuse et mesurée la puissance de leurs actes et elle projette sur la perfection le charme qui la fait durer à jamais.

Mahâsarasvatî est la puissance de travail de la Mère et son esprit de perfection et d'ordre. La plus jeune des quatre, elle est la plus experte en capacité d'exécution et la plus proche de la nature physique. Maheshvarî trace les grandes lignes des forces mondiales, Mahâkâlî actionne leur énergie et leur impulsion, Mahâlakshmî révèle leurs rythmes et leurs mesures, mais Mahâsarasvatî préside au détail de leur organisation et de leur exécution, à la relation des parties entre elles, la combinaison efficace des forces et l'exactitude infaillible dans le résultat et l'accomplissement. La science, l'art et la technique sont du ressort de Mahâsarasvatî. Elle contient dans sa nature et peut toujours donner à ceux qu'elle a choisis la connaissance intime et précise, la subtilité, la patience, l'exactitude de l'esprit intuitif et de la main consciente et le regard pénétrant du travailleur parfait. Cette Puissance est la constructrice vigoureuse, infatigable, soigneuse et efficace, l'organisatrice, l'administratrice, la technicienne, l'artisane et la classificatrice des mondes. Quand elle entreprend la transformation et la reconstruction de la nature, son action est laborieuse et minutieuse et, bien souvent, à notre impatience elle semble lente et interminable; mais elle est persistante, intégrale et sans défaut. Car sa volonté dans le travail est scrupuleuse, vigilante et infatigable; se penchant vers nous, elle voit et touche chaque détail, découvre chaque infime défaut, lacune, perversion ou imperfection et considère et pèse exactement tout ce qui a été fait et tout ce qui reste à faire. Rien n'est trop petit ni trop trivial en apparence pour son attention; rien ne peut lui échapper, si impalpable, si déguisé ou caché que ce soit. Façonnant et refaçonnant, elle élabore chaque élément jusqu'à ce qu'il soit parvenu à sa forme vraie, mis à sa place propre dans l'ensemble et qu'il accomplisse son but précis. Dans sa constante et diligente organisation et réorganisation des choses, son regard est à la fois sur tous les besoins et sur la manière d'y faire face, son intuition sait ce qui doit être choisi et ce qui doit être rejeté, et détermine avec succès l'instrument propre, le temps propre, les conditions propres et l'opération propre. Elle abhorre l'indifférence, la négligence et la paresse, tout travail bâclé, inconsidéré et équivoque, toute maladresse, tout à peu près et tout raté, toute adaptation fausse, tout mauvais emploi des instruments et des facultés; et de laisser un travail non exécuté ou à demi exécuté est pénible et étranger à sa nature. Quand son travail est achevé, rien n'a été oublié, mal placé, omis ou laissé dans un état défectueux; tout est solide, précis, complet, admirable. Rien de moins qu'une parfaite perfection ne peut la satisfaire et elle est prête à affronter une éternité de labeur si cela est nécessaire à la plénitude de sa création. C'est pourquoi de tous les pouvoirs de la Mère, elle est la plus endurante avec l'homme et ses milliers d'imperfections. Douce, souriante, proche et secourable, ne se détournant et ne se décourageant pas aisément, persistant même après l'insuccès répété, sa main soutient chacun de nos pas à condition que nous soyons droits, sincères et que nous n'ayons qu'une volonté; car elle ne tolère aucune duplicité et son ironie révélatrice est impitoyable au drame, au cabotinage, à l'illusion et à la prétention. Une mère pour nos besoins, une amie dans nos difficultés, un conseiller et un mentor constant et tranquille, dissipant par son éclatant sourire les nuages de tristesse, de mauvaise humeur et de dépression, remémorant sans cesse l'aide toujours présente, montrant du doigt l'éternelle clarté du soleil, elle reste ferme, calme et persévérante dans l'élan profond et continu qui nous pousse vers l'intégralité de la nature supérieure. Tout le travail des autres pouvoirs dépend d'elle pour sa perfection, car elle assure la base matérielle, élabore les détails, érige et rivette l'armature de la construction.

Il y a d'autres grandes Personnalités de la Mère divine, mais elles étaient plus difficiles à faire descendre et elles ne se sont pas mises en avant d'une manière aussi prononcée dans l'évolution de l'esprit terrestre. Parmi elles sont des présences indispensables à la réalisation supramentale; la plus indispensable de toutes est la Personnalité de cette extase, cette béatitude mystérieuse et puissante qui s'écoule du suprême Amour divin, la Personnalité de l'Ananda qui seul peut remédier au gouffre entre les hauteurs les plus sublimes de l'Esprit supramental et les abîmes les plus profonds de la matière, de l'Ananda qui tient la clef de la vie merveilleuse la plus divine et qui, même maintenant, soutient depuis ses demeures cachées l'œuvre de tous les autres Pouvoirs de l'Univers. Mais la nature humaine, limitée, égoïste et obscure est inapte à recevoir ces grandes Présences ou à supporter leur action puissante. C'est seulement quand les Quatre ont établi leur harmonie et leur liberté de mouvement dans l'esprit, la vie et le corps transformés, que ces autres pouvoirs plus rares peuvent se manifester dans le mouvement terrestre et que l'action supramentale devient possible. Car, lorsque toutes ces Personnalités sont rassemblées en elle et manifestées, que leur action indépendante s'est changée en une unité harmonieuse et qu'elles s'élèvent jusqu'à leurs divinités supramentales, alors, la Mère est révélée comme la Mahâshakti supramentale et apporte ici-bas de leur ineffable éther ses transcendances lumineuses. La nature humaine peut être changée en une nature divine dynamique parce que toutes les lignes élémentaires de la conscience et de la force de vérité supramentale sont accordées et que la harpe de la vie est prête pour les rythmes de l'Éternel.

Si vous désirez cette transformation, placez-vous sans hésitation ni résistance dans les mains de la Mère et de ses Pouvoirs et laissez-la travailler sans entraves en vous.
Vous devez avoir trois choses: la conscience, la plasticité, la soumission sans réserve.
Vous devez être conscient dans le mental, l'âme, le cœur, la vie et même dans les cellules de votre corps, conscient de la Mère, de ses Pouvoirs et de leur action, car, bien qu'elle puisse travailler et travaille en vous, même dans votre obscurité et dans vos éléments inconscients et vos moments d'inconscience, ce n'est pas la même chose que lorsque vous êtes dans une communion vivante et éveillée avec elle.
Toute votre nature doit être plastique à son toucher, sans questionner comme le fait le mental ignorant et suffisant, qui interroge, doute, discute et qui est l'ennemi de sa propre illumination et transformation; sans insister sur ses propres mouvements comme le vital dans l'homme insiste en opposant avec persistance ses désirs récalcitrants et sa mauvaise volonté à toute influence divine; sans élever des obstacles ni se retrancher derrière l'incapacité, l'inertie et le tamas, comme le fait la conscience physique de l'homme qui s'attache à ses plaisirs dans la bassesse et l'ombre, se récrie contre tout contact qui trouble sa routine sans âme, sa paresse stupide ou sa somnolence apathique.
La soumission sans réserve de votre être intérieur et extérieur produira cette plasticité dans tous les éléments de votre nature; la conscience s'éveillera partout en vous par une ouverture constante à la Sagesse, la Lumière, la Force, à l'Harmonie et la Beauté, à la Perfection qui se déversent d'en haut. Le corps lui-même s'éveillera, unira enfin sa conscience, qui aura cessé d'être subliminale, à la Force supraconsciente supramentale, sentira toutes les Puissances de la Mère l'imprégner d'en haut, d'en bas et d'alentour et tressaillira à l'Amour et à l'Ananda suprême.

Mais tenez-vous sur vos gardes et n'essayez pas de comprendre et de juger la Mère divine avec votre petit mental terrestre qui aime à soumettre même les choses qui le dépassent à ses normes et à ses mesures, à ses raisonnements étroits et à ses impressions sujettes à erreur, à son ignorance agressive et creuse et à sa connaissance pleine de mesquinerie et de suffisance. L'esprit humain, enfermé dans la prison de sa demi-obscurité, ne peut suivre la liberté multilatérale des pas de la divine Shakti dont la rapidité et la complexité de vision et d'action dépassent la compréhension humaine hésitante. Les mesures du mouvement de la Mère ne sont pas les mesures de l'homme. Déconcerté par le changement rapide de ses nombreuses et différentes Personnalités, par sa création et sa destruction des rythmes, par ses accélérations et ses diminutions de rapidité, par ses diverses manières d'agir avec le problème de l'un et de l'autre, par son adoption ou son rejet tantôt d'une ligne d'action et tantôt d'une autre, ou par leur réunion simultanée, l'homme ne reconnaît pas la manière d'agir de la Puissance suprême quand elle s'élève en cercles à travers le labyrinthe de l'ignorance vers la Lumière d'en haut. Ouvrez-lui plutôt votre âme, et soyez satisfait de la sentir par la nature psychique, de la voir par la vison psychique qui, seules, répondent avec droiture à la Vérité. Alors la Mère elle-même illuminera, à travers leurs éléments psychiques, votre esprit, votre cœur, votre vie et votre conscience physique et leur révélera, à eux aussi, ses voies et sa nature.

Évitez également cette erreur du mental ignorant d'exiger du Pouvoir divin d'agir toujours suivant vos notions grossières et superficielles d'omniscience et d'omnipotence. Car votre mental exige d'être impressionné à tout propos par le pouvoir miraculeux, le succès aisé et la splendeur aveuglante; autrement il ne peut pas croire que le Divin est ici. La Mère fait face à l'ignorance; elle est descendue ici-bas et n'est pas toute là-haut. Partiellement elle voile et partiellement elle dévoile sa connaissance et son pouvoir; bien souvent, elle les retire de ses instruments et personnalités et elle suit, afin de les transformer, la voie du mental qui cherche, du psychique qui aspire, du vital qui combat, de la nature physique emprisonnée et douloureuse. Il y a des conditions qui ont été posées par une suprême Volonté; il y a de nombreux nœuds emmêlés qui doivent être défaits et ne peuvent être tranchés brusquement. L'asura et le râkshasa contrôlent cette nature terrestre en évolution et il faut leur faire face et les conquérir selon leurs propres conditions et dans leur propre fief et domaine, celui qu'ils ont conquis depuis longtemps. L'humain en nous doit être conduit et préparé à surpasser ses limites; il est trop faible et obscur pour pouvoir être élevé soudain à un état qui le dépasse trop. La conscience et la force divine sont là et font à chaque instant ce qui est nécessaire suivant les conditions du travail; elles prennent toujours la décision telle qu'elle est décrétée et façonnent, au milieu de l'imperfection, la perfection qui doit venir. Mais c'est seulement quand le Supramental est descendu en vous que la Mère peut agir directement, en tant que Shakti supramentale sur des natures supramentales.
N'écoutez pas votre mental, il ne reconnaîtra pas la Mère même si elle est manifestée devant vous. Suivez votre âme et non pas votre mental, votre âme qui répond à la Vérité, non votre mental qui saute sur les apparences; confiez-vous à la Puissance divine et elle libérera en vous les éléments divins et façonnera tout en une expression de la Nature divine.

Le changement supramental est décidé et inévitable dans l'évolution de la conscience terrestre; car cette conscience n'a pas terminé son ascension et le mental n'est pas son sommet final. Mais pour que le changement arrive, prenne forme et dure, il faut qu'il y ait l'appel d'en bas avec une volonté de reconnaître et non de repousser la Lumière quand elle vient, et d'en haut la sanction du Suprême.
La Puissance qui s'entremet entre la sanction et l'appel est la Présence et le Pouvoir de la Mère divine. Seule la Puissance de la Mère, et non aucun effort ou tapasyâ humain, peut briser le couvercle, déchirer le voile, façonner le vaisseau, et amener dans ce monde d'obscurité, de mensonge, de mort et de souffrance, la Vérité, la Lumière, la Vie divine et l'Ananda des immortels.
             
Fin

Le yoga intégral est donc celui de Sri Aurobindo et Mère.

Douce Mère, Mirra Alfassa, la compagne spirituelle de Sri Aurobindo - Tableau de Niranjan Guha Roy 





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