dimanche 21 juin 2026

Tout est tranquille - un poème de Niranjan Guha Roy

 

 

Tout s’écroule autour de moi.
Tous les murs de granit dressés pendant des âges s’écroulent
Comme des murs de terre fondent sous la pluie tropicale.
Tous les murs érigés, pendant des millénaires s’écroulent comme des châteaux de cartes.
Tous les murs hauts infranchissables qui bloquaient mon regard sur les horizons
fondent au soleil ardent découvrant des paysages à perte de vue jusqu’aux horizons où le ciel bleu se penche pour embrasser la terre étendue sous son regard.
Les murs s’écroulent , disparaissent, laissant un espace sans borne.

Vide ? non
Une Vibration, une Présence, un Amour chaud,
Une Bonté, une Béatitude tangible, palpable, réelle.Tout est là de toute éternité.
Tout ce qui vit, tout ce qui a vécu, tout ce qui est à venir, tout est là.
Toi, Toi, Toi, invariablement.

Les murs qui séparent le présent du passé, les murs qui cachent  l’avenir ont disparu.
Le temps n’existe plus, l’espace non plus. Il n’y a pas de distance.
Le corps vivant de l’Éternel infini remplit le ciel et la terre.
Rien n’est au loin. Tout est à portée de main, au dedans
Dans mon cœur ? ou bien dans mon cerveau ? Mon corps n’existe plus.

Il y a une infinité de conscience tranquille, sereine, de félicité, au repos.
Tout est là :
D’innombrables visages et figures, connus, inconnus, proches ou éloignés,

Tous dégagent le parfum envoûtant mystérieux de l’Infini.
Derrière chaque visage, chaque regard, chaque sourire, chaque masque
Il y a le même sourire , la même douceur, la même caresse intime.

O Mère
Souvent mon âme dans une aspiration ardente et sincère T’a demandé
« Comment pourrais je Te servir? »
Tu m’as toujours répondu
« Aime Moi en tous, en chacune et chacun ».

J’ai essayé mais toujours il y avait une barrière de verre translucide entre moi et les autres.
 Un mur invisible, infranchissable se dressait entre moi et le monde.
Parfois quand les fenêtres de l’âme étaient grande ouvertes, la barrière disparaissait,
les masques tombaient révélant Ta présence infiniment variée partout, partout.
Mais ces moments de répit étaient rares, sans contrôle, fugitifs.
Maintenant il me semble que Tu es bien installée dans mon cœur.
C’est Toi qui vis en moi
Je ne suis que le verre de la lampe, l’écorce
Et Tu es la Lumière, douce, souriante, constante, à l’éclat brillant.

Est ce que j’existe ? Çà m’est égal!
Tu es là, la seule Existence infinie, éternelle, partout.
Je ne sais comment exprimer ma gratitude, mon amour pour Toi !

Où suis je ?
Est ce que Tu es en moi, ou bien suis-je en Toi ? Qu’importe !
Il n’y a qu’une seule Vibration d’amour et encore d’amour,
Le sourire infini, la béatitude, l’harmonie apaisante.

Je reste couché à Tes pieds, conscient, rempli de Toi.
Comme un chien fidèle aux pieds de sa maîtresse.

Tout est Tranquille…

*********

Niranjan Guha Roy 2001


Mère au sujet de la démocratie socialiste





 Extrait de l'Agenda de Mère du 10 avril 1968

 

Je repense à mon affaire monétaire: c'est comme cela que devrait être organisée la vie à Auroville – mais je doute que les gens soient prêts.

C'est-à-dire que c'est possible aussi longtemps qu'ils acceptent la direction d'un sage.

Oui.

La première chose qui doit être acceptée et reconnue de tous, c'est que le pouvoir invisible et supérieur (c'est-à-dire qui appartient à un plan de conscience – qui pour la plupart est voilé, mais que l'on est capable d'avoir –, une conscience que l'on peut appeler n'importe comment, de n'importe quel nom, cela ne fait rien, mais qui est intégrale et pure dans le sens qu'elle n'est pas mensongère: dans la Vérité), que ce pouvoir-là est capable de régir les choses matérielles d'une façon BEAUCOUP PLUS VRAIE, heureuse et salutaire pour tous que n'importe quel pouvoir matériel. Ça, c'est le premier point. Une fois que l'on est d'accord là-dessus...

Et ce n'est pas une chose que l'on puisse prétendre avoir; un être ne peut pas prétendre l'avoir: ou il l'a, ou il ne l'a pas, parce que (riant) à n'importe quelle occasion de la vie, si c'est une prétention, cela devient évident! Et par-dessus le marché, ça ne vous donne aucun pouvoir matériel – là aussi, Théon avait dit quelque chose à ce point de vue, il avait dit: « Ceux qui sont (il parlait de la hiérarchie VRAIE, la hiérarchie selon justement le pouvoir de conscience de chacun), celui qui est tout en haut (celui ou ceux), ont nécessairement un minimum de besoins ; leurs besoins matériels diminuent à mesure que leur capacité de vision matérielle augmente. » Et ça, c'est tout à fait vrai. C'est automatique et spontané ; ce n'est pas le résultat d'un effort : plus la conscience est vaste et plus elle embrasse de choses et de réalités, moins les besoins matériels sont grands – automatiquement –, parce qu'ils perdent toute leur importance et toute leur valeur. Ça se réduit à un besoin minimum de nécessités matérielles, qui lui aussi changera avec le développement progressif de la Matière.

Et cela, c'est facilement reconnaissable, n'est-ce pas, il est difficile de jouer la comédie.

Et la seconde chose, c'est le pouvoir de conviction. C'est-à-dire que spontanément, la conscience la plus haute mise en contact avec la Matière, a... (comment dire ?... ce n'est pas une «influence» parce qu'il n'y a pas la volonté d'influencer... peut-être pourrait-on dire comme cela :) a un pouvoir de conviction plus grand que toutes les régions intermédiaires. Par le simple contact, son pouvoir de conviction, c'est-à-dire son pouvoir de transformation est plus grand que celui de toutes les régions intermédiaires. Ça, c'est un fait. Ces deux faits font que toute prétention ne peut pas être durable. (Je me place au point de vue d'une organisation collective.)

Dès que l'on descend de cette Hauteur suprême, il y a tout le jeu des influences diverses (geste de mélange et de conflit), et c'est justement cela qui est un signe certain : même un tout petit peu de descente (même dans un domaine de mentalité supérieure, d'intelligence supérieure) et tout-tout le conflit des influences commence. Il n'y a que ce qui est vraiment tout en haut, avec une pureté parfaite, qui a ce pouvoir de conviction spontanée. Par conséquent, tout ce que l'on peut faire pour remplacer ça, est une approximation, et ce n'est pas beaucoup meilleur que la démocratie – la démocratie, c'est-à-dire le système qui veut gouverner par le nombre le plus grand et le plus bas (je veux parler de la « démocratie sociale », la dernière tendance).

S'il n'y a pas de représentant de la Conscience suprême (cela peut arriver, n'est-ce pas), s'il n'y en a pas, on pourrait peut-être remplacer ça (ce serait un essai à faire) par le gouvernement d'un petit nombre – qu'il faudrait décider entre quatre et huit, quelque chose comme cela: quatre, sept ou huit –, d'une intelligence INTUITIVE. « Intuitive » est plus important qu'« intelligence » : d'une intuition manifestée intellectuellement. (Cela aurait des inconvénients au point de vue pratique, mais ce serait peut-être plus proche de la vérité que le tout en bas: socialisme ou communisme.) Tous les intermédiaires se sont prouvés incompétents : le gouvernement théocratique, le gouvernement aristocratique, le gouvernement démocratique et le gouvernement ploutocratique, tout cela : une complete failure [un échec complet]. L'autre est en train de prouver sa failure aussi, le gouvernement... comment peut-on appeler cela?... démocratique?5 (mais la démocratie implique toujours l'idée de gens éduqués, riches), ça a prouvé son incompétence complète.

C'est le règne de la bêtise la mieux partagée.

Oui, c'est cela!... Mais je parle du système tout en bas, socialiste ou communiste qui représente les besoins matériels... Au fond, ça correspond à une sorte d'absence de gouvernement, parce qu'ils n'ont pas le pouvoir de gouverner les autres : ils sont obligés de transférer leur pouvoir à quelqu'un qui exerce le pouvoir, comme un Lénine, par exemple, parce que c'était un cerveau. Mais tout cela... tout cela a été essayé et a prouvé son incompétence. La seule chose qui pourrait être compétente, c'est la Conscience-de-Vérité qui choisirait des instruments et s'exprimerait par un certain nombre d'instruments s'il n'y en a pas un (« un » n'est pas suffisant aussi, « un » aurait forcément besoin de choisir tout un ensemble).6 Et ceux qui possèdent cette conscience peuvent appartenir à n'importe quelle classe de la société: ce n'est pas un privilège qui vient de la naissance mais le résultat d'un effort et d'un développement personnels. Justement, c'est cela qui est un signe extérieur, un signe évident du changement au point de vue politique, c'est qu'il ne s'agit plus de classes et de catégories ni de naissance (tout cela est périmé) : ce sont les individualités qui sont arrivées à une conscience supérieure qui ont le droit de gouverner – mais pas les autres –, à n'importe quelle classe qu'ils appartiennent.

Ce serait la vraie vision.

Mais il faudrait que tous ceux qui participent à l'expérience soient absolument convaincus que la conscience la plus haute est le meilleur juge des choses les plus matérielles. N'est-ce pas, ce qui a ruiné l'Inde, c'est cette idée que la conscience supérieure a affaire aux choses « supérieures » et que les choses d'en bas ne l'intéressent pas du tout et qu'elle n'y entend rien! C'est cela qui a été la ruine de l'Inde. Eh bien, cette erreur-là doit être abolie complètement. C'est la conscience la plus haute qui voit de la façon la plus claire – la plus claire et la plus vraie – ce que doivent être les besoins de la chose la plus matérielle.

Avec cela, on pourrait essayer un nouveau genre de gouvernement.

Voilà.7

(Mère rit)


1 Un crore = dix millions de roupies.

2 L'enregistrement du début de cette conversation n'a pas été conservé.

3 C'est tout le problème des «propriétaires» de l'Ashram {ou d'Auroville) et de cette «mal-appropriation» dont Mère parlait déjà en 1960 (et avant): voir Agenda I du 23 juillet 1960, p. 412.

4 Quelqu'un avait écrit à Mère en lui disant: «Je veux que mon argent soit utilisé exclusivement pour vaincre les causes de nos souffrances et de nos misères.» Mère a répondu: «C'est à cela que nous travaillons ici, mais pas de la manière artificielle des philanthropes qui ne s'occupent que des effets extérieurs. Nous voulons supprimer pour toujours la cause de la souffrance en divinisant la matière par la transformation intégrale.»


5 Mère veut dire socialiste ou communiste.


6 Le passage suivant à été rajouté par Mère plus tard.


7 Il existe un enregistrement de cette conversation.


 

 

 

 

 

 

 

mercredi 10 juin 2026

Qu'est-ce que la bienveillance ? Regards sur l'Amour à la croisée de Mère et Sri Aurobindo. De l'importance de ne pas perdre de vue notre raison d'être !

 

La terre sur les genoux de Mère - Tableau de Niranjan Guha Roy


Être toujours bienveillant, sortir de la critique acerbe, ne plus voir le mal en toute chose, obstinément s’obliger à ne voir que la grande Présence bienveillante de la Grâce divine, et vous verrez que non seulement au-dedans de vous, mais autour de vous, une atmosphère de joie tranquille, de confiance paisible, d’espoir lumineux, se répandra de plus en plus ; et non seulement vous vous sentirez heureux et tranquille mais la plupart des désordres du corps disparaîtront.

Douce Mère, 22 août 1958


Mon commentaire dans le contexte vécu :

La bienveillance n'est ni laxisme ni sévérité. 

La bienveillance n'empêche pas la fermeté.

Être soumis à probation suite à une violence physique n'est pas une décision sévère, mais c'est une décision ferme qui entend être fidèle à notre raison d’être de protéger physiquement l'être nouveau comme on est censé protéger tout être humain fragile d'une menace physique évidente. 

A la demande de Mère, Niranjan et Amita ont accompagné entre autres deux aurovilliens avec des problèmes de violence physique.

Nous ne disons donc pas à quelqu'un de violent qu'il n'est pas fait pour le yoga intégral. Le développement moral n'est pas notre objectif premier. L'objectif demeure le développement spirituel. Mais avec qui et où ce développement spirituel est-il possible ? Avec qui et où sera-t-il facilité ?

Cependant cette personne violente est-elle prête pour intégrer un noyau, un groupe cœur censé protéger et favoriser l'émergence de l'être nouveau ?

Selon nous, elle aura certainement sa place dans d'autres cercles. Elle pourra progresser avec d'autres yogis du yoga intégral qui ont, eux, vocation à aider ce type de personne.

Si l'appel reçu, par nous, est celui de foncer en avant pour faciliter l'émergence de l'être nouveau, nous n'avons pas alors cet appel à aider les gens rencontrant des difficultés avec la sincérité face à la violence ou même à la colère. Redisons-le ; La violence et même la colère (qu'humainement on légitime comme indignation devant l'injustice) sont du point de vue de ce yoga des imperfections à mettre aux pieds de Mère (et non à justifier de quelque manière que ce soit). 

Si un noyau au service du yoga de Sri Aurobindo et Mère est appelé à devenir un cercle au milieu  duquel un être nouveau doit émerger, nous ne pouvons pas nous permettre de placer l'être nouveau dans cette difficulté lié à un entourage immédiat ouvert à de telles forces de mensonge et de fausseté.

A nous d'aider cette personne en difficulté avec les forces obscures de la violence à intégrer le cercle de développement qui lui convient si elle a l'aspiration à pratiquer le yoga intégral.

Ecoutons Sri Aurobindo, à quel Amour nous appelle-t-il ?


["L'Amour du Divin dans tous les êtres et la perception, l'acceptation constantes de son action en toutes choses".] C'est très bien dans le karma-yoga ordinaire qui a pour but l'union avec l'esprit cosmique et ne dépasse pas le surmental, mais ici un travail spécial doit être fait et une nouvelle réalisation s'accomplir pour la terre et non pour nous seuls. Il est nécessaire que nous nous tenions à l'écart du monde pour nous séparer de la conscience ordinaire, afin d'en faire descendre une nouvelle.

Non que l'amour pour tous ne fasse pas partie de la sâdhanâ, mais cela ne veut pas dire qu'il faille aussitôt se mettre à fréquenter tout le monde; il ne peut s'exprimer que par une bienveillance universelle, générale et, si besoin est, dynamique, mais pour le reste il doit s'appliquer à notre tâche, qui est de faire descendre la conscience supérieure et toutes les conséquences qu'elle entraîne pour la terre. Quant à accepter l'action du Divin en toutes choses, ici aussi c'est nécessaire, dans le sens où nous devons voir cette action même derrière nos luttes et nos difficultés, mais non pas accepter la nature de l'homme et le monde tels qu'ils sont: notre but est de progresser vers une action plus divine qui remplacera la manifestation actuelle par une manifestation plus grande et plus heureuse. Et cela aussi, c'est un labeur d'Amour divin.  


5 juin 2026 - 10 juin 2026






vendredi 5 juin 2026

Se mettre au service de l'émergence de l'être nouveau - La raison d'être d'un lieu du yoga intégral et quelques conséquences pratiques.

 Ce qui suit n'engage qu'une réflexion en cours et me semble perfectible comme indiqué dans le texte même, puisque souvent les questions sont posées et les réponses proposées sont insuffisantes. 

Il n'y a d'ailleurs certainement pas de réponse sur le plan mental s'agissant d'un idéal d'organisation organique, c'est-à-dire non figée dans des règles et institutions mentales.

Les événements en cours, les faux-sens, les incompréhensions mais aussi heureusement des dialogues ouverts en soif de vrai, les recherches sur le blog de Propositions évolutives et de nouvelles inspirations m'ont déjà considérablement fait réviser cet article. Il est bien différent par rapport à sa première publication. Mais demeurent la question d'une organisation visant à favoriser l'émergence d'un être nouveau, comment s'organisera-t-elle entre respect de l'égale valeur de toutes les âmes et reconnaissance de leur inégal dévoilement ? 

Ainsi l'esprit dynamique qui animait cette réflexion ouverte demeure : servir l'émergence de l'être nouveau, avancer sur un chemin collectif de transformation, une harmonisation évolutive qui serait un terrain favorable à sa venue. 

Mère à la barre - Tableau de Niranjan Guha Roy


Dans son essence, que représente un lieu au service de Mère et Sri Aurobindo ?

Et qu’est-ce que les personnes qui y résideraient, seront censés y faire ?

Voici, reprise, un « L’Art de vivre ensemble », avant même qu'un lieu de transition ne soit « trouvé » :

[…] [un tel lieu] aspire à être une terre d’évolution et de transformation, à la fois psychique, spirituelle et supramentale vers l’émergence progressive d’un être nouveau.

[…] La sincérité, la présence à l’instant et la joie intérieure soutiennent l’abandon confiant à la Mère Divine. Chacun est invité à s’ouvrir à Son action, dans le respect de son propre rythme et de son processus de transformation.

[...]


Mère disait : 

<< Personne n’est aller là ! Personne n’a fait ça, c’est un début, un début universel. C’est par conséquent une aventure absolument inattendue et imprévisible… Je vous convie à la grande aventure. Il ne s’agit pas de refaire ce que les autres ont fait avant nous, parce que notre aventure commence PAR-DELA. IL s’agit d’une création nouvelle, entièrement nouvelle, avec tout ce qu’elle comporte d’imprévu, de risques, d’aléas —une VRAIE aventure, dont le but est une victoire certaine mais dont la route est inconnue et doit être tracée pas à pas dans l’inexploré. Quelque chose qui n’a jamais été dans cet univers présent et qui ne sera plus de la même manière. […]>>


Personnellement, je suis sensible au chemin de Niranjan et Amita au service de Sri Aurobindo et Mère. 

Mère leur avait confié une mission. Suis-je à la hauteur de leurs œuvres poétiques et spirituelles ? Puis-je continuer quelque chose en ce sens ?

D’ailleurs, pour éviter toute fausse modestie, il faudrait parler de « favoriser l’émergence de l’être nouveau ». Il n’est pas question d’ego là-dedans, mais il y a une commande de Mère et à chacun de contribuer à la hauteur de ses capacités et avec sa propre teinte.

L’important est de se poser sincèrement la question : « Ai-je la foi et suffisamment confiance pour collaborer à cette aventure ? [...] 

Si, très sincèrement, je réponds « non » à cette question, c’est parfait ! Il n’y a aucune obligation à participer avec nous. C’est qu’un autre chemin s’ouvre à moi.

Dans les mains de Mère, aux pieds du Seigneur, Om Namo Bhagavaté


Oasis - Tableau de Niranjan Guha Roy - symbole de notre association "Tout est possible"


*****

Ce texte  s'il paraît à première vue anodin, je me permets tout de même d'en exposer des conséquences pratiques dans les commentaires qui suivent afin de vraiment prendre à bras à le corps des difficultés :

Tout d'abord,

quelques conséquences sur

# l'importance d'assurer la protection physique de chacun des membres du noyau d'un lieu au service de l'émergence d'un être nouveau :

Certes un tel être nouveau ne saurait subir aucun dommage suite à des violences psychologiques, la paix le protégera de toute attaque de cet ordre. Toutefois sa seule faiblesse au début consistera à apprendre à s'immuniser des attaques physiques dues à des forces vitales physiques contre-évolutives. Parmi ces forces, il y a celles exercées par violence physique.

Nous devrions être ferme et inflexible, si l'un d'entre nous exerce une violence physique, il devra s'éloigner du cœur d'un lieu consacré à  cette émergence dans les plus brefs délais. 

Tout acte de violence physique impliquerait donc une sortie d'u noyau du lieu de transition ou final, vers un des cercles plus éloignés. 

 

Transition vers une deuxième conséquence d'une raison d'être d'un lieu consacré à l'émergence d'un être nouveau : 

Il s'agit d'assurer ainsi l'émergence de l'être nouveau au sein d'un noyau en co-évolution avec les cercles visibles et invisibles des âmes en évolution dans l'humanité.  

Cette notion de cercles autour du noyau reste approximative, peut-on décrire mentalement ce qui met en jeu du supramental ? Ce n'est pas en tout cas une hiérarchie, mais la réalité naturelle d'une évolution de plus en plus consciente d'un écosystème imbriquant émergence de l'espèce nouvelle et adaptation des espèces anciennes.

Un oiseau ou un chat est la manifestation d'une âme, mais ce sont des manifestations humaines qui seules peuvent, pour le moment, participer consciemment à l'émergence d'un être nouveau.

Et parmi les êtres humains, rares sont ceux qui sont, par leur être psychique, appelés à la transformation. Plus rares encore ceux appelés à une mutation.


Nous considérerons donc quelques conséquences

# Sur pouvoir et autorité dans une communauté favorisant l'émergence de l'être nouveau :

Si nous constituons une harmonisation communautaire en direction d'un tel horizon, nous devons admettre un paradoxe : 

une telle harmonisation suppose une reconnaissance de l'égale dignité de toutes les âmes, celles la constituant comme de toutes les autres,

C'est une expérience de certains d'entre nous, le fond de nos êtres psychiques est une âme, une individuation du divin lui-même, 

et, en même temps, et c'est ce second point qui suscite paradoxe avec le premier,

Par certaines âmes, le Divin étant plus dévoilés que par d'autres, ne faut-il pas admettre, sur un autre plan une inégalité spirituelle ? 

L'égale dignité de par la valeur infinie de chaque âme nous amène à privilégier des systèmes d'organisation démocratique direct idéalement par consensus, consentement ou à la majorité.

Mais si cette inégalité spirituelle existe, l'égalitarisme démocratique, les processus de nivellement, les conformismes, etc. sont des obstacles à la création d'un monde nouveau. 

Avançons dans la clarification de cette équation paradoxale entre notre nature ultime divine qui fait de nous des égaux et les différences de dévoilement du divin à travers nous rendant impossible de nier une inégalité spirituelle.

Allons-nous, dans un lieu favorisant l'émergence de l'être nouveau, justifier au final le bon vieux rapport humain dominé-dominant ? Un être nouveau ne sera pas le dominant d'une chaîne de prédation ou de consommation de vivants par d'autres. Ce serait un faux-sens grossier oubliant la moitié de notre équation, à savoir notre égale dignité fondée sur notre nature divine, dont lui aura une expérience directe et constante. En effet lui, il verra en nous sous des voiles le Divin que nous sommes et dont notre pleine réalisation est partielle ou encore lointaine.

Mais ceci dit, pour nous au dévoilement en cours, il y a des pièges subtiles du côté de la reconnaissance de l'inégalité : la vision d'une inégalité immuable nous ramène vers les ordres immuables des organisations passées. Par exemple, le paternalisme est ce traitement qui veut respecter les inférieurs comme des êtres ayant la même respectabilité mais en les infantilisant assez pour qu'ils demeurent dans leur position inférieure.

La thématique du dévoilement du Divin est ici un point de passage entre l'égale valeur infinie de notre divinité à chacun et l'inégalité muable de profondeurs entre nos dévoilements. Car le dévoilement du Divin ne se réduit jamais au seul dévoilement individuel Divin, s'il se dévoile en un individu,  il se dévoile aussi d'un même mouvement en toute chose, peut-être moins nettement mais forcément. Le dévoilement individuel du Divin va toujours avec son dévoilement universel et transcendant. 

Il n'y a aucun intérêt à reconnaître une inégalité, si cette reconnaissance n'est pas aussi le fait de devenir capable de nous mettre à l'écoute du processus de dévoilement de ceux qui sont plus dévoilés que nous. Et cette écoute, cette reconnaissance ouvre et vise à mieux servir ce dévoilement en nous, en tout.

Par exemple, considérons un domaine plus circonscrit du dévoilement divin comme la musique. Joueur de musique, je reconnais en cet autre une dimension qui m'échappe et me manque. Reconnaître cette inégalité ne devrait pas me conduire à voir là un génie supérieur. Comme Nietzsche déjà le notait, une telle admiration du génie supérieur ne sert-elle pas à m'exempter d'un travail que j'aurais pu faire pour perfectionner mon jeu musical ? 

Si notre nature est divine, apprendre du dévoilement d'un.e autre, ce n'est pas l'adorer pour éviter d'apprendre à servir ce dévoilement du Divin en nous et en tout. Donner du pouvoir à cet autre parce qu'il serait plus avancé que moi au lieu de tirer partie de son autorité qui me renvoie à ma potentialité divine serait un faux-sens. Reconnaître sur le chemin de la transformation une autorité n'est pas se soumettre à un chef. Il est temps de distinguer pouvoir et autorité. L'autorité, en son sens le plus juste et le plus vrai, est ce qui sert le pouvoir de Mère, en nous y compris, ce qui, en conséquence donc, sert le pouvoir de notre évolution à commencer par notre psychisation. Toute autre forme d'autorité est quelque part une mascarade, qui met en jeu un pouvoir d'illusion et de mensonge. L'autorité qui ne s'enracine pas en la Mère Divine et le Suprême est une tragi-comédie humaine, bien trop humaine.

Bien entendu, haïr cet autre parce que son dévoilement plus évident que le mien me renvoie une mauvaise image de moi-même est oublier la sincérité de mon propre psychique, qui en son fond est divin. Le dénigrer, le diaboliser, le persécuter parce qu'il se différencie de moi dans sa manière d'être, parce que je ne le comprends pas, est désastreux sinon plus.

Il serait dommage, que par vanité, je n'envisage pas un dévoilement plus profond que celui que je conçois.



Reformulons ce paradoxe sous un autre angle : 

Imaginons que l'être nouveau soit là, doté d'une nouvelle conscience bien au-delà de la conscience mentale, lui demanderions-nous de se taire sur son discernement ? Nous passerions-nous de son autorité s'agissant du processus de Devenir évolutif ?

Une nouvelle fois, l'autorité ici n'est pas à confondre avec un pouvoir. Par exemple, l'autorité d'un enseignant en milieu scolaire sera d'autant plus grande que le pouvoir d'agir pour favoriser la dynamique d'apprentissage est partagé. Si la discipline échoie au seul enseignant son autorité d'enseignant sera en position faible. Dans un milieu éducatif, il faut un pouvoir partagé qui permette l'effectivité de l'autorité enseignante. Un encadrement éducatif qui soutient par son pouvoir et son autorité celle de l'enseignant sera déterminant. Et son autorité en terme de compétence et de transmission s'exprimera d'autant plus avec une classe qui sait s'autodiscipliner. Enfin un tel enseignant n'aura pas, malgré son autorité effective, un quelconque sentiment de supériorité par rapport à aucun de ses élèves. Un tel enseignant aura une position d'autorité d'autant plus effective qu'il ne perdra pas de vue l'égalité personnelle et le respect qu'elle induit envers chacun.

Si émerge un être nouveau, son pouvoir d'agir est interdépendant de l'action du divin à travers tous les êtres et la nature, une harmonie du pouvoir divin en tout est la condition d'existence de son propre pouvoir individuel d'agir. Conscient par identité de l'interdépendance cosmique, de l'universalité impersonnelle et de notre fond transcendant Un de toute chose, comment l'être nouveau pourrait-il avoir un ressenti de supériorité même liée à une autorité qu'on lui reconnaît ? Son autorité est juste un aspect relatif de la relation possible avec des humains en transformation, comme lui l'a été jusqu'à sa mutation. Ce sont les humains aspirant à se donner jusqu'au bout qui reconnaitront son autorité et s'organiseront pour qu'elle rayonne. Et bien sûr, les relations d'harmonisation avec lui ne se résumeront certainement pas aux seules relations d'autorité !

Bien souvent, malheureusement les deux choses distinctes que sont pouvoir et autorité sont confondues. Certes le Divin est ultimement le seul pouvoir véritable et de Lui uniquement vient la seule autorité légitime. 

Mais tel dictateur ou tyran veut, pour lui seul, autorité et pouvoir, afin que le peuple serve ses désirs ou ses idées. Ou encore tel fonctionnaire abuse du pouvoir que la loi lui confère à son profit et dévoie ainsi l'autorité de sa fonction.

N'oublions pas que l'autorité et le pouvoir du Divin nous renvoie, au-delà de toute considération d'autorité et de pouvoir sur des réalités mentales, vitales et physiques, à l'intelligence et la puissance de l'Amour Divin que nous sommes !

Mieux articuler autorité et pouvoir est notre défi d'harmonisation humaine en vue de favoriser le Dévoilement de l'Amour créateur Divin.

Un savoir scientifique peut faire autorité, mais, dans nos démocraties représentatives, le pouvoir politique de prendre les décisions en fonction de cette autorité est distinct. Toutefois si le pouvoir démocratique ne prend pas en compte l'autorité scientifique, ne risque-t-il pas de prendre des décisions  catastrophiques ? 

Supposons que l'être nouveau soit là, lui ne s'attachera pas au pouvoir, car il est entièrement soumis au pouvoir du Divin, soumis à Mère et au Suprême, mais, de ce fait, il aura une autorité plus que "naturelle" pour nous ouvrir au véritable pouvoir en nous. 

Quand autorité et pouvoir ne sont pas confondus, l'autorité authentique sert un partage de pouvoir en partageant ses connaissances ou du moins certains éclairages. A travers la présence de la transformation et de la mutation produisant un être nouveau, il y aura un pouvoir occulte positif favorisant le développement de nos propres potentialités divines à nous qui n'en sommes pas encore là.

Remarque : Nous nous inspirons ici très librement de distinctions développées par la philosophe Hannah Arendt, qui les tient elle-même de l'histoire romaine. Yves Sintomer précise :

"La notion d'autorité est d'origine romaine. La République romaine reposait en effet sur deux piliers complémentaires: si le peuple (ou des magistrats en son nom) exerçait le pouvoir, la légitimité de ce pouvoir plongeait sa source dans l'autorité du Sénat. Le principe du pouvoir différait de son exercice : Cum potestas in populo auctoritas in senatu sit. L'autorité sénatoriale était indissolublement liée à l'acte de fondation de la République, car l'autorité des vivants était toujours dérivée d'un rapport à la tradition. Cela ne signifiait aucunement une attitude purement passive : à la racine du mot auctoritas se trouvait le verbe augere, augmenter. Cette autorité qui augmentait à travers l'action des patres était donc tout à la fois celle des ancêtres fondateurs et de celles/ceux qui continuaient leur action dans le présent."

Pour clarifier la genèse de notre approche, précisons que notre reprise de cette distinction arendtienne en est aussi un détournement. 


Concernant un tel être nouveau, la valeur de son autorité serait liée plus particulièrement au pouvoir de partager le pouvoir divin de l'Amour  et le pouvoir divin de Création qui en découle. L'autorité ne serait plus celle d'une tradition, plus celle conférée à une histoire collective, etc. L'autorité ici serait d'abord celle liée à la fonction de serviteur du Divin et non à des fonctions de représentant du Divin sur terre. Toutes ces nuances veulent éviter les conceptions ordinaires justifiant, par exemple, la confusion typique entre autorité et pouvoir dans les groupes religieux.

Et si certains d'entre nous avant que l'être nouveau émerge, atteignent à la supramentalisation au-delà de la psychisation et la spiritualisation allons-nous les faire taire au nom de l'égalité stricte de tous ?

Allons-nous nous contenter de parler d'immodestie et d'arrogance spirituelle si l'un d'entre nous témoigne d'expériences que nous n'avons pas et nous indique à partir de là des éléments de discernement ? 

Satprem et Sujata se sont écartés d'Auroville après avoir été chassés de l'ashram. Le pouvoir humain partagé et démocratique non relié à Mère montre ici sa faillite. Et, après eux, Niranjan et Amita ont dû quitté eux aussi l'ashram où ils demeuraient silencieux.  

Le pouvoir humain partagé même démocratiquement peut sombrer bien vite dans une tyrannie de la majorité et une disharmonie faute de reconnaître l'autorité dévoilée en une minorité ! Les partisans d'un même groupe noyautent au sens négatif un collectif démocratique, ils veulent s'agréger une majorité pour exercer leur pouvoir et dès lors les minorités non ralliées sont traitées en ennemi. Manque en démocratie à l'évidence des autorités ayant la sagesse d'éviter les communautés partisanes, et ayant au contraire des ressources afin de favoriser l'individuation des points de vue, d'en favoriser la psychisation, dans une harmonie collective les intégrant tous en leur positivité. Manque en démocratie des autorités limitant le prosélytisme idéologique et favorisant au contraire la créativité individuelle enrichissant le collectif de sa diversité.

Les experts du GIEC sont une autorité scientifique qui affirme la thèse d'un bouleversement climatique dû à nos émissions de gaz à effets de serre. Certains élus à l'image de leurs électeurs considèrent qu'il s'agit là de croyances. Ils dénient aux résultats de la démarche scientifique du GIEC toute autorité. La négation des observations et expérimentations mettant en relief les conséquences climatiques de nos émissions de gaz à effet de serre relève d'une contestation de l'autorité scientifique au nom du pouvoir démocratique qui seul justifierait l'autorité en matière de croyances. Ces confusions servent à l'évidence des tentations de tyrannie de la majorité. 

La tyrannie des croyances menace toujours le partage de démarches expérimentales qu'elles soient scientifiques ou spirituelles. 

En effet, un Socrate a été condamné démocratiquement. La crucifixion de Jésus-Christ a été désirée par une foule selon les témoignages des Évangiles.

Le danger du pouvoir humain partagé à l'encontre du surhomme vrai dans une organisation censée promouvoir la supramentalisation est un fait avéré. Il nous suffit d'en revenir à l'histoire des Agendas de Mère. 

Comment ne plus réitérer cela ?

Prendre au sérieux notre raison d’être suppose d'être sensible à une forme de distinction à préciser entre autorité et pouvoir au sein de notre noyau d'un lieu dédié à favoriser l'émergence d'un être nouveau.

Comment relier notre pouvoir partagé démocratiquement au pouvoir seul réel du Divin ? Comment donc reconnaître parmi nous ceux en qui l'autorité du Divin est plus dévoilée pour éviter un gaspillage de ces capacités liées à un dévoilement du Divin 

Par ailleurs, concernant ce dévoilement du Divin, chacun de nous, par le jeu évolutif, sera amené, dans cette vie ou une autre, à devenir conscient de la conscience supramentale à l’œuvre, puis à s'incarner dans cette nouvelle conscience physique qui en émergera bientôt.

Et avant cette mutation, untel sera transformé sur tel point et aura tel don mais tel autre sera lui transformé sur tel autre axe et aura telle autre capacité. Comment accueillir cette multiplicité de capacités ouvertes par la transformation ? Comment augmenter le pouvoir partagé d'un collectif au service du Divin en s'enrichissant des capacités acquises par les uns ou les autres au cours de la transformation ?

Faisant suite au paradoxe d'égale dignité et d'inégalité spirituelle, l'équation entre autorité et pouvoir n'a peut-être pas de solution sur le plan mental sous forme d'une organisation instituée à l'aide de règles, de lois, qu'il suffirait d'appliquer. La souplesse de nos organisations imbriquant humains ordinaires, humains en transformation, humains supramentalisés et humains mutants sera peut-être en constante évolution anarchique non pas désordonnée mais ordonnée au Divin. L'harmonisation de tous procèdera de plus en plus consciemment organiquement du dévoilement matériel du Divin. 

Admettant qu'il ne peut y avoir solution organisationnelle globale solide mentalement au paradoxe, je proposerai dans l'immédiat que les fondateurs d'un lieu de ce yoga de transformation et de mutation aient autorité sur les nouveaux arrivants pendant une période d'essai. Ceci ne contredisant pas leur participation de plein pouvoir à une association humaine et à toutes les décisions collectives ne concernant pas leur appartenance finale au noyau fondateur de ce lieu.

Leur inclusion finale dans un tel noyau sera conditionnée à un discernement de la qualité dynamique de perfectionnement de l'harmonisation autour de l'émergence de l'être nouveau que leur présence produit dans ce noyau et au-delà. L'unanimité du noyau fondateur devrait être la règle.

Si nous étions conséquents, cette inclusion finale dans un tel noyau devrait passer pour chacun dans la vie physique en présentiel dans le lieu de transition pour le moment. 

Une appartenance virtuelle au noyau est insuffisante. L'harmonisation est physique ou n'est pas car l'émergence de l'être nouveau est physique ou n'est pas.


Un texte de Sri Aurobindo pour méditer sur l'inégalité spirituelle : la floraison de l'Esprit en l'homme


       "Mais pourquoi plusieurs naissances humaines successives et non pas une seule ? Pour la même raison qui a fait de la naissance humaine elle-même un point culminant de la succession antérieure, de la série montante qui l’a précédée. Il faut qu’il en soit ainsi de par la nécessité même de l’évolution spirituelle. Car en parvenant simplement à l’humanité, l’âme n’a pas achevé ce qu’elle avait à faire ; elle doit encore élever cette humanité jusqu’à ses possibilités les plus hautes. Il est bien évident que l’âme logée dans un indigène des Caraïbes ou dans un primitif ignorant ou un apache parisien ou un gangster américain n’a pas épuisé la nécessité de la naissance humaine, ni réalisé toutes ses possibilités et toute la signification de l’humanité, ni réalisé tout ce que signifie Sachchidânanda dans l’Homme universel. Et non plus l’âme logée dans un Européen vitaliste qui se préoccupe uniquement de production dynamique et de plaisir vital, ou dans un paysan asien absorbé par la routine ignorante de la vie domestique et économique. Nous serions justifiés à douter que même un Platon ou un Shankara marque le couronnement — et par conséquent la fin — de la floraison de l’Esprit en l’homme. Nous sommes tentés de supposer qu’ils en indiquent la limite parce qu’eux et d’autres encore nous semblent le point le plus élevé que puissent atteindre le mental et l’âme de l'homme, mais cela peut être une illusion que nous donnent nos possibilités actuelles. Il peut y avoir une possibilité plus haute, ou tout au moins plus vaste, que le Divin a encore l’intention de réaliser en l’homme et, si tel est le cas, les marches construites par ces âmes supérieures sont précisément ce qui était nécessaire pour édifier la route qui y monte et pour en ouvrir les portes. En tout cas, il faut atteindre au moins ce point le plus élevé qui ait été touché jusqu’ici avant que nous puissions écrire le mot « Fin » en bas de la récurrence de la naissance humaine pour l’individu. L’homme est ici pour quitter l'ignorance et la petite vie qu’il représente dans son mental et son corps et pour s’élever à la connaissance et à la vie divine plus vaste qu’il peut embrasser par un déploiement de l’esprit.",

Sri Aurobindo, La vie divine,  III, p.171.

Voici un extrait de Sri Aurobindo emprunté au blog PROPOSTIONS EVOLUTIVES qui traite du même questionnement : 

"Seuls quelques rares individus, aristocrates sur cette terre, savent réellement penser. Ils représentent à cette heure la véritable aristocratie, non pas physique et héréditaire, ni celle d'une supériorité vitale procurant fierté, richesse, luxe, ni même celle provenant d'émotions plus nobles, du courage, de l'énergie, du génie politique et de l'habitude du pouvoir - bien que ces derniers comptent aussi -, mais l'aristocratie du savoir, de la perspicacité tranquille, de la capacité intellectuelle."

Sri Aurobindo, 

La valeur nationale de l’art.

On trouvera ci-dessous l'article de ce blog Propositions évolutives qui fait écho et a permis d'affiner l'expression de notre paradoxe d'une harmonisation favorisant l'émergence de l'être nouveau  :

https://processusdetransformations.over.blog/2026/06/par-quoi-remplacer-la-democratie.html

 On y trouvera entre autres des extraits de Mère significatifs.

A lire nos extraits, nous semblons insister sur le caractère aristocratique et inégalitaire.

Voici d'autres extraits :

 "Il était nécessaire que nous entrions en contact étroit avec cette organisation démocratique, que nous l’assimilions et que nous absorbions l’esprit et les méthodes démocratiques afin d’être à même de les dépasser... Nous devons rejeter l’individualisme et le matérialisme, et garder la démocratie. Harmoniser et spiritualiser les élans de l’humanité vers la liberté, l’égalité et la fraternité, tel est le problème que nous avons à résoudre pour le genre humain.", 

Sri Aurobindo, L'inde et la renaissance de la terre, 25 septembre 1909.

 

 En 1938, Sri Aurobindo émet une remarque pour ceux qui verraient là contradiction entre le premier texte cité et le second. 

 

 " L’ancien système indien s’est développé à partir de la vie, il n’excluait rien, ni aucun intérêt. On y trouvait la monarchie, l’aristocratie, la démocratie; dans le gouvernement, chaque intérêt était représenté. En Europe, par contre, le système occidental s’est développé à partir du mental: c’est la raison qui mène les Européens et ils veulent que tout soit bien fixé d’avance sans laisser la moindre chance à la liberté ou à la variation. Si c’est la démocratie, alors il n’y a que la démocratie – et place pour rien d’autre. Ils ne sont pas capables d’être souples.",

Sri Aurobindo, L'inde et la renaissance de la terre, 27 décembre 1938.

 

Nos équations entre égale valeur infinie de toute âme et inégalité de dévoilement spirituel ou entre pouvoir et autorité est une équation entre aristocratie et démocratie sans que l'une n'exclut l'autre, à la suite de Sri Aurobindo et Mère.

 Le texte de Mère auquel Propositions Évolutives consacre un commentaire dans son article est en lien ci-dessous sur ce blog :

https://sriaurobindouneapproche.blogspot.com/2026/06/mere-au-sujet-de-la-democratie.html

Les nouveaux êtres par Niranjan Guha Roy


# Ce que notre aspiration évolutive nous commande relativement à la question de l'harmonisation. 

"Il n'y a pas de temps à perdre", nous dit une pratiquante du yoga intégral, guidée par Mère à la fin des années 60 et au début des années 70.

Qu'est-ce qui ferait perdre du temps à un noyau d'un lieu visant la facilitation de l'émergence de l'être nouveau ?

Comme nous le disions précédemment, chacun est au plus profond un espace physique et temporel de dévoilement du Divin.

Sri Aurobindo et Mère distinguent trois processus de dévoilement du divin :

- la psychisation ou le dévoilement individuel du divin en nous ;

- la spiritualisation ou le dévoilement universel et transcendant du divin par nous ;

- la supramentalisation ou le dévoilement du divin dans la matière physique, la mutation de notre corps humain.

Ces trois processus se superposent suivant différents modes d'inconscience et de conscience. 

Si nous considérons l'émergence de l'être nouveau comme l'horizon premier du noyau d'un lieu dédié, il doit y avoir une dynamique d'harmonisation du noyau liée à une psychisation consciente et une spiritualisation consciente en vue d'une supramentalisation consciente.

Cette dynamique d'harmonisation est dès lors exigeante. Son rythme ne comprendra guère de répit pour l'ego qui demeure au niveau du vital inférieur et du mental physique, même pour un être suffisamment dévoilé psychiquement et spirituellement. 

Au sein du noyau dont l'horizon est l'accueil de l'être nouveau, un psychique suffisamment dévoilé et ouvert à la spiritualisation devrait par conséquent être un prérequis indispensable. 

 

"La transmutation psychique de l'être transforme la nature inférieure en apportant au mental une vision juste, au vital des impulsions et des sentiments justes, au physique des mouvements et des habitudes justes — tous orientés vers le Divin, tous fondés sur l'amour, l'adoration, la bhakti ; elle leur fait enfin voir et sentir que la Mère est présente partout et en tous, et non seulement dans le cœur, que sa Force est à l'œuvre dans l'être; elle apporte au mental, au vital et au physique la foi, la consécration et la soumission.

La transformation spirituelle est la descente et la stabilisation de la paix, de la lumière, de la connaissance, du pouvoir, de la béatitude d'en haut; c'est aussi la perception du Moi, du Divin et d'une conscience cosmique supérieure en lesquels se transforme la totalité de la conscience.", 

Sri Aurobindo, Lettres sur le yogaVolume 3, Section 4, 1. La triple transformation: psychique, spirituelle et supramentale.

 

Creusons ce qui paraît un prérequis dans l'horizon de faciliter l’accueil d'un être nouveau. 

La psychisation est commune à tous les êtres humains en un sens (sauf exception rarissime), mais elle est plus ou moins consciente et dévoilée en l'humanité de chacun. 

Quand elle commence à être consciente, elle n'en reste pas moins soumise comme à un état de double nature. 

 "Tout être humain a une double nature s'il n'est pas né Asoura, Râkshasa ou Pishâtcha, et même ceux-ci, s'ils sont incarnés, ont un être psychique dissimulé quelque part, du fait de leur humanité latente. Mais par être double (ou double nature, dans ce sens particulier), on entend ceux dont l'être est nettement divisé en deux parties fortement contrastées et qui sont encore incapables d'exercer sur elles une maîtrise qui les relierait l'une à l'autre. Tantôt ils sont attirés vers les sommets et alors tout va bien, tantôt ils sont attirés par les abîmes et indifférents aux sommets ou n'ont même pour eux que sarcasmes et railleries et lâchent la bride à l'homme inférieur. Ou encore ils substituent aux sommets un volcan qui fume dans l'abîme. Ce sont des exemples extrêmes, mais d'autres, sans aller jusque là, sont tantôt une chose tantôt le contraire. S'ils convertissent l'homme inférieur ou découvrent leur être central, un tout harmonieux et vrai pourra se créer.", Sri Aurobindo, Lettres sur le yoga, les difficultés sur le chemin.

Elle peut se voiler momentanément pendant que des forces vitales, des limitations mentales, etc. reprennent le dessus. Il y a alors des alternances plus ou moins conscientes de dynamiques proprement psychiques et et de dynamiques anti-évolutives. 

Être accueilli dans un noyau, dont l'horizon est la facilitation de l'émergence de l'être nouveau, supposerait d'être dans une dynamique de libération de la double nature. Cela supposerait donc de ne plus balancer entre le divin et le vieil homme, cela supposerait de ne plus balancer entre la consécration sincère à la nouvelle conscience et la prolongation de l'ancienne conscience si peu consciente de son ignorance.

Le dévoilement individuel du divin devrait être suffisant pour que tous les désirs soient désormais regardés avec circonspection. Seule l'aspiration au divin devrait prédominer. Le vital inférieur serait suffisamment transformé pour que le champ d'action principal du processus évolutif en cours soit celui des pulsions, des nerfs et du physique...

Ceci devrait être attendu pour toute personne entrant dans une période d'essai d'harmonisation au sein du noyau dont l'horizon est l'accueil de l'être nouveau SANS PERTE DE TEMPS. 

 « Il [notre yoga] ne peut pas être fait si l’on persiste à identifier les bassesses de l’Ignorance à la Vérité divine ou même à la vérité moindre permise sur le chemin.
Il ne peut pas être fait si l’on se cramponne à son moi passé et à ses vieilles formations, ses vieilles habitudes, mentales, vitales et physiques. Il faut constamment laisser derrière soi ses moi passés pour voir, agir et vivre à un niveau de conscience de plus en plus élevé. Il ne peut pas être fait si vous réclamez la “liberté” pour votre mental humain et votre ego vital. Toutes les parties de l’être humain ont le droit de s’exprimer et de se satisfaire comme elles l’entendent, à leurs risques et périls, si tel est le choix de l’homme tant qu’il mène la vie ordinaire. Mais prendre le chemin du yoga, dont le seul objet est de substituer à ces choses humaines la loi et le pouvoir d’une Vérité plus grande, et dont la méthode est essentiellement une soumission à la Shakti divine, et continuer en même temps à revendiquer cette prétendue liberté, qui n’est rien d’autre qu’un esclavage à certaines forces cosmiques ignorantes, c’est se complaire dans une aveugle contradiction et revendiquer le droit de mener une double vie.
« Et surtout ce yoga ne pourra s’accomplir si ceux qui font profession d’être ses sâdhak persistent à être les centres, les instruments ou les porte-parole des forces de l’Ignorance qui s’opposent à son principe même et à son but et les nient ou les tournent en ridicule. D’un côté il y a la réalisation supramentale, la descente incomparable du pouvoir supramental divin, la lumière et la force d’une Vérité infiniment plus grande que toutes celles qui furent déjà réalisées sur terre, quelque chose, par conséquent, qui dépasse ce que le petit mental humain et sa logique considèrent comme les seules réalités permanentes, quelque chose dont il ne peut pas concevoir ni percevoir la nature, la manière et les processus de développement ici-bas par ses propres instruments inadéquats, ou qu’il ne peut pas juger par ses mesures puériles.
En dépit de toutes les oppositions, c’est cela qui fait pression d’en haut afin de se manifester dans la conscience physique et dans la vie matérielle. De l’autre côté, il y a cette nature vitale inférieure avec toute son arrogance prétentieuse, son ignorance, son obscurité, sa stupidité ou son agitation incompétente, qui lutte pour sa propre survie, lutte contre la descente, refuse de croire à la réelle réalité ou à la réelle possibilité d’une conscience et d’une création supramentales ou surhumaines, ou, plus absurde encore, exige, si cette conscience existe vraiment, qu’elle se conforme à ses propres petites mesures ; qui se saisit avidement de tout ce qui semble la réfuter, nie la présence du Divin (car elle sait que, sans cette présence, le travail est impossible), affirme bruyamment ses pensées, ses jugements, ses désirs, ses instincts et, s’ils sont contrecarrés, se venge en répandant le doute, la négation, les critiques méprisantes, la révolte et le désordre.
Telles sont les deux forces en présence maintenant, entre lesquelles chacun devra choisir.

 Mais cette opposition, cette obstruction stérile, ce blocus contre la descente de la Vérité divine ne peuvent pas toujours durer. Chacun doit finalement prendre position d’un côté ou de l’autre. La réalisation supramentale ne peut pas coexister avec une ignorance inférieure persistante ; elle est incompatible avec toute satisfaction prolongée dans une double nature. », 

 Sri Aurobindo, Lettres sur le Yoga, 1987, vol. 5, p. 260-261.

 

Pour aller plus loin, en cliquant ici, vous pouvez consulter les commentaires de cette lettre de Sri Aurobindo donnés par Mère lors de l'Entretien du 21 avril 1951 -  En voici un extrait :

Question : Au début de cette lettre, Sri Aurobindo écrit qu’il n’a « pas l’intention de donner sa sanction à une nouvelle édition du vieux fiasco ».

Le mot « fiasco » s’applique-t-il à quelque chose de particulier ou de général ?


Mère : 

Cela s’applique à tous les Instructeurs qui sont venus dans le monde. L’un a dit : « J’apporte l’Amour », l’autre a dit : « J’apporte la Paix », l’autre a dit : « J’apporte la Libération », et puis, il y a eu un petit changement au-dedans, quelque chose s’est éveillé à l’intérieur des consciences, mais extérieurement tout est resté exactement le même. C’est cela qui fait le fiasco.

Œuvre de Niranjan Guha Roy

 

Version au 16/06/2026

Ne pas réitérer le fiasco - Entretien de Mère du 21 avril 1951



Le 21 avril 1951

    « Il [notre yoga] ne peut pas être fait si l’on persiste à identifier les bassesses de l’Ignorance à la Vérité divine ou même à la vérité moindre permise sur le chemin. Il ne peut pas être fait si l’on se cramponne à son moi passé et à ses vieilles formations, ses vieilles habitudes, mentales, vitales et physiques. Il faut constamment laisser derrière soi ses moi passés pour voir, agir et vivre à un niveau de conscience de plus en plus élevé. Il ne peut pas être fait si vous réclamez la “liberté” pour votre mental humain et votre ego vital. Toutes les parties de l’être humain ont le droit de s’exprimer et de se satisfaire comme elles l’entendent, à leurs risques et périls, si tel est le choix de l’homme tant qu’il mène la vie ordinaire. Mais prendre le chemin du yoga, dont le seul objet est de substituer à ces choses humaines la loi et le pouvoir d’une Vérité plus grande, et dont la méthode est essentiellement une soumission à la Shakti divine, et continuer en même temps à revendiquer cette prétendue liberté, qui n’est rien d’autre qu’un esclavage à certaines forces cosmiques ignorantes, c’est se complaire dans une aveugle contradiction et revendiquer le droit de mener une double vie.

    « Et surtout ce yoga ne pourra s’accomplir si ceux qui font profession d’être ses sâdhak persistent à être les centres, les instruments ou les porte-parole des forces de l’Ignorance qui s’opposent à son principe même et à son but et les nient ou les tournent en ridicule. »

    (Sri Aurobindo, Lettres sur le Yoga, 1987, vol. 5, p. 260-61)
 

Être conscient qu’il faut changer la nature et maîtriser les différentes parties de l’être, est-ce la même chose, un même travail?


L’un précède l’autre. Il faut d’abord être conscient, ensuite maîtriser et, par la continuité de la maîtrise, on change le caractère. Changer le caractère est ce qui vient en dernier. Il faut maîtriser les mauvaises habitudes, les vieilles habitudes, pendant très longtemps pour qu’elles tombent et que le caractère puisse changer.

On peut prendre l’exemple de celui qui a des dépressions fréquentes. Quand les choses ne sont pas exactement comme il désire qu’elles soient, il devient déprimé. Alors, d’abord, il faut qu’il prenne conscience de sa dépression — non seulement de la dépression, mais des causes de dépression, pourquoi il devient déprimé si facilement. Puis, une fois qu’il est devenu conscient, il faut qu’il maîtrise les dépressions, qu’il s’empêche d’être déprimé même quand la cause de la dépression arrive — il maîtrise sa dépression, il l’empêche de venir. Et finalement, après avoir fait ce travail pendant plus ou moins longtemps, la nature perd l’habitude d’avoir des dépressions et ne réagit plus de la même manière, la nature est changée.

Que veut dire « être le porte-parole des forces de l’Ignorance »?

Les forces de l’Ignorance dans le monde actuel cherchent toujours des gens qui puissent exprimer leur ignorance dans le monde. Ce n’est pas difficile! il y a beaucoup de gens qui sont prêts à dire des choses ignorantes, c’est-à-dire à nier toute réalisation spirituelle, à nier la capacité de progrès, à nier la possibilité de réaliser une autre vie que celle qui existe maintenant, à nier que la nature humaine puisse être changée, et ainsi de suite; ou bien à affirmer qu’il est impossible d’échapper à la maladie, affirmer qu’il est impossible d’échapper à la mort, affirmer qu’il est impossible de comprendre, affirmer que jamais l’on n’atteindra à la Lumière et à la Connaissance, et ainsi de suite. Ceux qui disent ces choses sont les porte-parole de l’Ignorance. Au lieu d’exprimer des forces de Lumière et de Connaissance, ils servent à exprimer les forces de l’Ignorance — compris!

Sri Aurobindo dit ici : « ... l’aspiration et la tapasyâ sont trop constamment nécessaires... »


Oui, on ne peut pas faire le yoga si on ne le prend pas sérieusement. Parce qu’il faut être très sérieux pour avoir une aspiration constante et faire la tapasyâ. Si l’on n’est pas sérieux, pendant cinq minutes on a une aspiration et pendant dix heures on ne l’a pas; pendant un jour on a un grand élan et pendant un mois on ne l’a pas, et ainsi de suite. Alors on ne peut pas faire le yoga dans ces conditions. Il faut que ce soit une chose continue, constante, qui ne se relâche pas. Si l’on oublie ou si l’on se relâche, on ne peut pas faire le yoga.

Est-ce qu’il ne faut pas être né avec une grande aspiration ?


Non, l’aspiration est une chose qui se cultive, qui s’éduque, comme toutes les activités de l’être. On peut naître avec une toute petite aspiration et la cultiver au point qu’elle devient très grande. On peut naître avec une toute petite volonté et la cultiver au point qu’elle devient grande. C’est une idée tout à fait ridicule de croire que les choses vous viennent comme cela, par une sorte de grâce; que, si l’on ne vous donne pas l’aspiration, vous ne l’avez pas — ce n’est pas vrai. C’est justement ce sur quoi Sri Aurobindo a insisté dans sa lettre et dans le passage que je vais vous lire tout à l’heure. Il dit qu’il faut choisir, et le choix est constamment mis devant vous et constamment il faut que vous choisissiez et, si vous ne choisissez pas, eh bien, vous ne pourrez pas avancer. Il faut choisir; il n’y a pas une sorte de « force comme ça » qui choisit pour vous, ou une chance, ou un hasard ou une fatalité — ce n’est pas vrai. Votre volonté est libre, elle est volontairement laissée libre et vous devez choisir. C’est vous qui décidez si vous chercherez la Lumière ou non, si vous serez le serviteur de la Vérité ou non — c’est vous. Ou si vous avez une aspiration ou non, c’est vous qui choisissez. Et même quand on dit : « Faites votre soumission totale et le travail sera fait pour vous », c’est tout à fait très bien, mais pour faire votre soumission totale, il faut que tous les jours et à chaque instant vous choisissiez de faire votre soumission totale, autrement vous ne la ferez pas, elle ne se fera pas toute seule. C’est vous qui devez vouloir la faire. Quand elle est faite, tout va bien, quand vous avez la Connaissance aussi, tout va bien, et quand vous vous êtes identifié au Divin, tout va encore mieux, mais jusque-là, il faut vouloir, choisir et décider. Pas s’endormir paresseusement en disant : « Oh! le travail sera fait pour moi, je n’ai rien à faire qu’à me laisser couler au fil de l’eau. » D’ailleurs, ce n’est pas vrai, le travail ne se fait pas, parce que si la moindre petite chose vient contrecarrer votre petite volonté, elle dit : « Non, pas ça ! »... Alors?

Quelle est « la vérité moindre permise sur le chemin » ?

On ne peut pas du premier coup, immédiatement, atteindre à la Vérité suprême. Il y a, en route, des choses qui sont plus vraies que celles que vous savez, mais qui ne sont pas la « Vérité », et ces choses-là sont comme des découvertes que l’on fait : tout d’un coup, on a une sorte d’illumination, on découvre une loi, on trouve un levier, on voit comme un chemin qui s’ouvre devant soi; ce n’est pas la Vérité suprême, ce n’est pas l’expérience suprême, ce n’est pas ce que l’on a quand on s’est identifié au Divin, mais c’est comme quelque chose qui est tombé de là et qui est entré en vous, et qui vous donne une illumination partielle. Ces illuminations partielles sont justement ce qu’il appelle des « vérités moindres ».

Quel est le vrai sens de « tapasyâ » ?

La tapasyâ est la discipline que l’on s’impose à soi-même pour arriver à découvrir le Divin.

La tapasyâ et l’aspiration sont-elles une même chose ?

Non, vous ne pouvez pas faire la tapasyâ sans aspiration. L’aspiration est d’abord la volonté d’atteindre quelque chose. La tapasyâ est le procédé — il y a véritablement un procédé, une méthode.

Le vital inférieur est-il conscient du travail qui se fait en lui ?


Alors, s’il est logique et de bonne foi, il doit admettre la présence du Divin. Tu comprends, c’est un cercle vicieux ; il ne veut pas que le Divin soit là et il Le nie, parce que cela le gêne beaucoup qu’il y ait cette discipline qui va l’obliger à changer, à se maîtriser, à refréner ses désirs, à baisser la tête au lieu de réclamer toujours; alors il dit violemment : « Il n’y a pas de Divin. » Mais il peut très bien, au même moment, savoir que le travail a commencé et, par conséquent, avoir la preuve que le Divin est là. Mais il le niera tout de même, il est de mauvaise foi, il se sert de cet argument volontairement pour se dispenser de faire un effort.

Quelle différence y a-t-il entre les « vieilles habitudes » et les « vieilles formations » dont parle Sri Aurobindo ?

C’est un peu la même chose. Votre corps, par exemple, a certaines réactions au froid, au chaud, à la faim, et vous avez pris l’habitude de ces réactions, et cette habitude a fait une sorte de formation dans votre nature physique, c’est-à-dire un pli, un pli fixe du corps, et il est « comme ça ». Les formations sont le résultat des habitudes. De même, il y a des « formations » de caractère; par exemple, si vous avez pris l’habitude de vous mettre en colère quand les choses ne vous plaisent pas, l’habitude donne une sorte de pli intérieur à votre nature et, chaque fois qu’une chose ne vous plaira pas, automatiquement, en dehors de tout contrôle, vous vous mettrez en colère. C’est ce que l’on appelle des « formations », ce sont des habitudes qui sont devenues comme une partie de votre caractère.

Si l’on est trop sérieux dans le yoga, ne devient-on pas comme obsédé par la difficulté de la tâche ?

Il y a une mesure à garder!... Mais si l’on choisit bien son obsession, cela peut être très utile, parce que ce n’est plus tout à fait une obsession. Par exemple, on a décidé de trouver le Divin au-dedans de soi et, constamment, en toute circonstance, quoi qu’il arrive ou quoi que l’on fasse, on se concentre pour entrer en contact avec le Divin intérieur. Naturellement, il faut d’abord avoir cette petite chose dont parle Sri Aurobindo, cette « vérité moindre » qui consiste à savoir qu’il y a un Divin au-dedans de soi (c’est un très bon exemple de « vérité moindre ») et une fois que l’on en est convaincu et que l’on a l’aspiration de Le trouver, si cette aspiration devient constante et l’effort pour Le réaliser devient constant, aux yeux des autres cela ressemble à une obsession, mais ce genre d’obsession n’est pas mauvais. Elle ne devient mauvaise que si l’on perd l’équilibre. Mais il faut bien se dire que ceux qui perdent l’équilibre avec cette obsession-là, c’est qu’ils étaient tout à fait prêts à perdre l’équilibre; n’importe quelle circonstance aurait produit le même effet et leur aurait fait perdre l’équilibre — c’est un défaut dans la construction mentale, ce n’est pas la faute de l’obsession. Et naturellement, celui qui changerait un désir en obsession serait sûr d’aller tout droit au déséquilibre. C’est pour cela que je dis qu’il est important de savoir l’objet de l’obsession.

Quelqu’un a dit que celui qui est capable de pousser son idée fixe jusqu’à la folie verra la lumière.

Si vous vous concentrez sur une idée avec assez d’obstination, vous « passerez au travers », comme disent les occultistes, et derrière l’idée sur laquelle vous vous concentrez, vous trouverez la lumière. Mais c’est un peu risqué.

Cela veut dire que celui qui est capable de ce genre de concentration verra la lumière ?

Sûrement. Cela, sûrement. Si l’on est capable de ce genre de concentration, c’est très bien, mais il faut savoir sur quoi l’on se concentre. Voilà le point important.

Comment savoir si la soumission est totale ?

Cela ne me paraît pas difficile à savoir. On peut se donner un petit exercice. On peut dire : « Voyons, je fais ma soumission au Divin, je veux que ce soit Lui qui décide tout dans mon existence. » C’est votre point de départ. Petit exercice : le Divin va décider que telle et telle chose arrive, justement quelque chose qui est en contradiction avec votre sentiment; alors, on se dit : eh bien, et si le Divin me dit « tu vas renoncer à cela », vous verrez tout à fait facilement, immédiatement, quelle est la réaction; si ça fait un petit « pic » comme ça, au-dedans, vous pouvez vous dire : « La soumission n’est pas parfaite » — ça pique, ça pique...

(Mère poursuit la lecture de la lettre) « D’un côté il y a la réalisation supramentale, la descente incomparable du pouvoir supramental divin, la lumière et la force d’une Vérité infiniment plus grande que toutes celles qui furent déjà réalisées sur terre, quelque chose, par conséquent, qui dépasse ce que le petit mental humain et sa logique considèrent comme les seules réalités permanentes, quelque chose dont il ne peut pas concevoir ni percevoir la nature, la manière et les processus de développement ici-bas par ses propres instruments inadéquats, ou qu’il ne peut pas juger par ses mesures puériles. En dépit de toutes les oppositions, c’est cela qui fait pression d’en haut afin de se manifester dans la conscience physique et dans la vie matérielle. De l’autre côté, il y a cette nature vitale inférieure avec toute son arrogance prétentieuse, son ignorance, son obscurité, sa stupidité ou son agitation incompétente, qui lutte pour sa propre survie, lutte contre la descente, refuse de croire à la réelle réalité ou à la réelle possibilité d’une conscience et d’une création supramentales ou surhumaines, ou, plus absurde encore, exige, si cette conscience existe vraiment, qu’elle se conforme à ses propres petites mesures; qui se saisit avidement de tout ce qui semble la réfuter, nie la présence du Divin (car elle sait que, sans cette présence, le travail est impossible), affirme bruyamment ses pensées, ses jugements, ses désirs, ses instincts et, s’ils sont contrecarrés, se venge en répandant le doute, la négation, les critiques méprisantes, la révolte et le désordre. Telles sont les deux forces en présence maintenant, entre lesquelles chacun devra choisir.

« Mais cette opposition, cette obstruction stérile, ce blocus contre la descente de la Vérité divine ne peuvent pas toujours durer. Chacun doit finalement prendre position d’un côté ou de l’autre. La réalisation supramentale ne peut pas coexister avec une ignorance inférieure persistante; elle est incompatible avec toute satisfaction prolongée dans une double nature. »

Si la nature inférieure est complètement ignorante, comment peut-elle « choisir » ?

Elle n’est pas absolument ignorante. Ce n’est pas tellement absolu; elle peut sentir qu’il lui manque quelque chose. Tout dépend de cela. Naturellement, les gens qui sont tout à fait satisfaits d’eux-mêmes tels qu’ils sont, ce n’est pas la peine d’essayer de les changer, parce qu’ils ne le désirent pas. Mais enfin, même dans la nature inférieure, il peut y avoir une sorte d’impression que cela pourrait être mieux. Par exemple, prenez quelqu’un qui a une mauvaise santé ou qui est faible, qui a des désirs mais qui est trop faible pour les réaliser, qui a des ambitions mais qui n’a aucune capacité, celui-là se dira peut-être : « Oh! si j’étais mieux que je ne suis, si je savais un peu plus, si j’étais un peu plus fort, si je comprenais un peu ce qu’il faut faire... » Ou supposez, par exemple, dans la vie ordinaire, quelqu’un qui a besoin de gagner sa vie et qui doit choisir une situation, et la situation qu’on lui offre n’est pas très favorable, mais il est pris dans ce dilemme : ne pas avoir de quoi manger ou accepter cette situation peu agréable; il se trouve en face de ce problème et il se dit : « Que faut-il que je fasse? » Il ne sait pas, il ne comprend pas; mais même dans sa stupidité, il aura une espèce d’impression qu’il vaudrait mieux qu’il voie un peu plus clair, qu’il sache un peu mieux, qu’il ait quelques éléments de prévision. Alors cela éveille une toute petite aspiration à faire un progrès — c’est le commencement d’un choix. Quelqu’un disait que, s’il n’y avait pas de tiques pour mordre les chiens, ils vivraient toujours dans un état d’inertie, couchés par terre et sans bouger. Alors cela les gêne, ils commencent à se gratter, ils bougent, et cela les éveille un petit peu de leur « tamas ». Pour les hommes, c’est la même chose. Quand ils ont un petit désir qu’ils ne peuvent pas réaliser, ça les secoue un peu : ils sortent de leur inertie et ils essayent de trouver une solution à leur problème. C’est comme cela. Il n’y a pas d’inconscience absolue — il n’y a pas d’ignorance absolue, il n’y a pas de nuit absolue. Derrière toute inconscience, derrière toute ignorance, derrière toute nuit, il y a toujours la Lumière suprême qui est partout. Il suffit d’une toute petite chose pour qu’un commencement de contact s’établisse.

Au début de cette lettre, Sri Aurobindo écrit qu’il n’a « pas l’intention de donner sa sanction à une nouvelle édition du vieux fiasco ».


Le mot « fiasco » s’applique-t-il à quelque chose de particulier ou de général?

Cela s’applique à tous les Instructeurs qui sont venus dans le monde. L’un a dit : « J’apporte l’Amour », l’autre a dit : « J’apporte la Paix », l’autre a dit : « J’apporte la Libération », et puis, il y a eu un petit changement au-dedans, quelque chose s’est éveillé à l’intérieur des consciences, mais extérieurement tout est resté exactement le même. C’est cela qui fait le fiasco.

La réalisation et les expériences intérieures n’aident-elles pas au changement extérieur ?


Pas nécessairement. Cela n’aide que si on le veut; autrement, au contraire, on se détache de plus en plus de la nature extérieure. C’est ce qui arrive à tous ces gens qui cherchent la mukti, la libération; ils rejettent leur nature extérieure avec son caractère et ses habitudes comme quelque chose de tout à fait méprisable dont il ne faut pas s’occuper; ils retirent toutes les énergies, toutes les forces de la conscience vers le haut et, s’ils le font avec une perfection suffisante, généralement ils quittent leur corps une fois pour toutes. Mais dans l’immense majorité des cas, ils ne le font que partiellement et, quand ils sont sortis de leur méditation, de leur contemplation, de leur transe ou de leur samâdhi, ils sont généralement pires que les autres, parce qu’ils ont laissé la nature extérieure sans s’en occuper du tout. Même les gens ordinaires, quand ils ont des défauts un peu trop voyants, ils essayent de les corriger ou de les contrôler un peu pour ne pas avoir trop de déboires dans la vie, tandis que ces gens qui pensent que la vraie attitude est d’abandonner complètement son corps et sa conscience extérieure et de se retirer entièrement sur les « hauteurs spirituelles » traitent cela comme un vieil habit que l’on jette de côté et que l’on ne raccommode pas — et quand on le reprend, il est plein de trous et de taches.

Cela n’aide pas. Cela n’aide que si l’on a sincèrement la volonté de changer ; si l’on a sincèrement la volonté de changer, c’est une aide puissante, parce que cela vous donne la force de faire le changement, le point d’appui pour faire le changement. Mais il faut sincèrement vouloir changer.
 
Tableau de Niranjan Guha Roy