Dans Aphorismes et Pensées de Sri Aurobindo et plus précisément dans l'Aphorismes - 49, de la partie Jnana :
49 — Sentir et aimer le Dieu de la Beauté et du Bien dans le laid et dans le mal, et, en même temps, vouloir avec un amour extrême le guérir de sa laideur et de son mal, telle est la vraie vertu et la véritable moralité.
Comment coopérer à la guérison du mal et de la laideur que l’on voit partout ? Aimer ? Quel est le pouvoir de l’amour ? Comment un phénomène de conscience individuel peut-il agir sur le reste des hommes 14 ?
Comment coopérer à la guérison du mal et de la laideur ?... On peut dire qu’il y a une sorte d’échelle hiérarchique de collaboration ou d’action; une coopération négative et une coopération positive.
Pour commencer, il y a un moyen que l’on pourrait appeler négatif; c’est celui que donnent les religions bouddhiques et similaires : ne pas voir. D’abord, être dans un état de pureté et de beauté suffisant pour ne pas avoir la perception de la laideur et du mal — c’est comme quelque chose qui ne vous touche pas, parce que cela n’existe pas en vous.
Ça, c’est la perfection de la méthode négative. Elle est très élémentaire : ne jamais remarquer le mal, ne jamais parler du mal qui est chez les autres, ne pas perpétuer les vibrations par l’observation, la critique, l’insistance sur le fait mauvais. C’est ce que le Bouddha enseignait : chaque fois que vous mentionnez un mal, vous l’aidez à se répandre.
C’est en bordure du problème.
Pourtant, ce devrait être une règle très générale, mais ceux qui critiquent ont réponse à cela ; ils disent : « Si vous ne voyez pas le mal, vous ne pourrez jamais le guérir. Si vous laissez quelqu’un dans sa laideur, il n’en sortira jamais. » (Ce n’est pas exact, mais c’est comme cela qu’ils légitiment leur action.) Alors, dans cet aphorisme, Sri Aurobindo répond d’avance à ces objections : ce n’est pas par ignorance ou par inconscience, ou par indifférence, que vous ne voyez pas le mal — vous êtes capable de le voir et même de le sentir, mais vous refusez de collaborer à son expansion en lui donnant la force de votre remarque et l’appui de votre conscience. Et pour cela, il faut que vous soyez, vous-même, au-dessus de cette perception et de cette sensation; il faut que vous puissiez voir le mal, ou la laideur, sans en souffrir, sans en être choqué, sans en être gêné. Vous le voyez d’une hauteur où ces choses n’existent pas, mais vous en avez la perception consciente — vous n’en êtes pas affecté, vous êtes libre. Ceci est un premier pas.
Un deuxième pas, c’est d’être conscient positivement de la Bonté et de la Beauté suprême, qui est derrière toute chose et qui supporte toute chose, leur permet d’exister. Quand vous Le voyez, vous êtes capable de Le percevoir derrière ce masque et cette déformation — même cette laideur, même cette méchanceté, même ce mal est un déguisement de Quelque Chose qui est essentiellement beau ou bon, lumineux, pur.
Et alors, vient la vraie collaboration, parce que, quand vous avez cette vision, cette perception, que vous vivez dans cette conscience, cela vous donne aussi le pouvoir de tirer Cela dans la manifestation, sur la terre, et de Le mettre en contact avec ce qui, pour le moment, déforme et déguise; de telle sorte que, petit à petit, cette déformation et ce déguisement sont transformés par l’influence de la Vérité qui est derrière.
Ici, nous sommes tout en haut de l’échelle de la collaboration. De cette façon, il n’est pas nécessaire de faire intervenir le principe d’amour dans l’explication. Mais si l’on veut connaître ou comprendre la nature de la Force ou de la Puissance qui permet et qui accomplit cette transformation (et surtout quand il s’agit du Mal, mais aussi de la laideur, dans une certaine mesure), on voit que c’est évidemment l’Amour qui, de tous les pouvoirs, est le plus puissant, le plus intégral — intégral en ce sens qu’il s’applique à tous les cas. Il est plus puissant même que le pouvoir de purification qui dissout les mauvaises volontés et est le maître, en quelque sorte, des forces adverses, mais qui n’a pas le pouvoir direct de transformation. Le pouvoir de purification dissout d’abord pour permettre la transformation après, il détruit une forme pour pouvoir en faire une meilleure, tandis que l’Amour n’a pas besoin de dissoudre pour transformer; il a le pouvoir direct de transformation. L’Amour est comme une flamme qui change ce qui est dur en une chose malléable et qui sublime même cette chose malléable en une sorte de vapeur purifiée — ça ne détruit pas, ça transforme.
Dans son essence, dans son origine, l’Amour est comme une flamme, une flamme blanche, qui a raison de toutes les résistances. On peut soi-même en faire l’expérience : quelle que soit la difficulté dans son être, quel que soit l’alourdissement des erreurs accumulées, les ignorances, les incapacités, les mauvaises volontés, une seule seconde de cet Amour, pur, essentiel, suprême, les dissout comme dans une flamme toute-puissante. Un seul moment et tout un passé peut disparaître; un seul instant où l’on touché ça dans son essence, et tout un fardeau est épuisé.
Et il est très facile d’expliquer comment celui qui a cette expérience peut la répandre, agir sur les autres, puisque, pour avoir l’expérience, il faut toucher l’Essence unique, suprême de toute la manifestation, l’Origine et l’Essence, la Source et la Réalité de tout ce qui est; et tout de suite on entre dans le domaine de l’Unité — il n’y a plus de séparation entre les individus, c’est une seule vibration qui peut se répéter indéfiniment dans la forme extérieure 15 .
Si l’on monte assez haut, on est au Cœur de toute chose. Et ce qui se manifeste dans ce Cœur peut se manifester dans toutes les choses. Et c’est cela le grand secret, le secret de l’incarnation divine dans une forme individuelle, parce que, dans le cours normal des choses, ce qui se manifeste au centre n’est réalisé dans la forme extérieure qu’avec l’éveil et la réponse de la volonté dans la forme individuelle. Tandis que si la Volonté centrale est représentée d’une façon constante et permanente dans un être individuel, cet être individuel peut servir d’intermédiaire entre cette Volonté et tous les êtres, et vouloir pour eux. Tout ce que cet être individuel perçoit et tout ce qu’il offre dans sa conscience à la Volonté suprême, il y est répondu comme si cela venait de chaque être individuel. Et si les éléments individuels, pour une raison quelconque, ont un rapport plus ou moins conscient et volontaire avec cet être représentatif, leur rapport augmente l’effectivité, l’efficacité de ce représentant individuel ; et ainsi, d’une façon beaucoup plus concrète et permanente, l’Action suprême peut agir dans la Matière. C’est la raison de ces descentes de consciences, que l’on pourrait appeler « polarisées », parce qu’elles viennent toujours sur la terre dans un but défini et pour une réalisation spéciale, avec une mission — mission décidée, déterminée avant l’incarnation. C’est cela, les grandes étapes des incarnations suprêmes sur la terre.
Et quand le jour sera venu de la manifestation de l’Amour suprême, d’une descente cristallisée, concentrée, de l’Amour suprême, ce sera vraiment le moment de la Transformation. Parce que, à cela, rien ne pourra résister.
Mais comme c’est tout-puissant, il faut qu’une certaine réceptivité soit préparée sur la terre pour que les effets ne soient pas foudroyants. Sri Aurobindo a expliqué cela dans l’une de ses lettres; quelqu’un lui demandait : pourquoi cela ne vient-il pas tout de suite ? Et il a répondu à peu près ceci : si l’Amour Divin se manifestait dans son essence, sur la terre, ce serait comme un éclatement; parce que la terre n’est ni assez souple ni assez réceptive pour s’élargir à la mesure de cet Amour. Elle a besoin non seulement de s’ouvrir, mais de s’élargir et de s’assouplir — la matière est trop rigide encore, et même la substance de la conscience physique. Non seulement la matière la plus matérielle, mais la substance de la conscience physique est trop rigide.
Janvier 1961
Note 14 :
Enregistrement
Note 15 :
Plus tard, quelqu’un a demandé à Mère : « Est-ce une seule vibration qui peut se repeater indéfiniment ou qui se répète indéfiniment ? » Mère a répondu ceci : « J’ai voulu dire plusieurs choses en même temps. Cette seule vibration est statique partout, mais quand on la réalise consciemment, on a le pouvoir de la rendre active partout où on la dirige; c’est-à-dire qu’on ne “déplace” pas quelque chose, mais que l’insistance de la conscience la rend active partout où l’on dirige sa conscience. »
The Right Way of Loving the Mother
The contact between mother and child means not only that the mother should love the child but that the child should love the mother and obey her. You want to be the true child of the Mother, but the first thing for that is to put yourself into her hands and let her guide you and to follow her will—and not disregard it or revolt against her. You know all this perfectly well—why do you ignore it?
It is part of the true Mother's love not to do whatever the vital of the child demands, for she knows that it would be extremely bad for him. Do not obey the impulse of the vital, but follow rather your true perception and make yourself a channel for the will of the Mother—because her will is always that you should grow into your true being.
Page 460
The love which is turned towards the Divine ought not to be the usual vital feeling which men call by that name; for that is not love, but only a vital desire, an instinct of appropriation, the impulse to possess and monopolise. Not only is this not the divine Love, but it ought not to be allowed to mix in the least degree in the Yoga. The true love for the Divine is a self-giving, free of demand, full of submission and surrender; it makes no claim, imposes no condition, strikes no bargain, indulges in no violences of jealousy or pride or anger—for these things are not in its composition. In return the Divine Mother also gives herself, but freely—and this represents itself in an inner giving—her presence in your mind, your vital, your physical consciousness, her power re-creating you in the divine nature, taking up all the movements of your being and directing them towards perfection and fulfilment, her love enveloping you and carrying you in its arms Godwards. It is this that you must aspire to feel and possess in all your parts down to the very material, and here there is no limitation either of time or of completeness. If one truly aspires and gets it, there ought to be no room for any other claim or for any disappointed desire. And if one truly aspires, one does unfailingly get it, more and more as the purification proceeds and the nature undergoes its needed change.
Keep your love pure of all selfish claim and desire; you will find that you are getting all the love that you can bear and absorb in answer.
Realise also that the Realisation must come first, the work to be done, not the satisfaction of claim and desire. It is only when the Divine Consciousness in its supramental Light and Power has descended and transformed the physical that other things can be given a prominent place—and then too it will not be the satisfaction of desire, but the fulfilment of the Divine Truth in each and all and in the new life that is to express it. In the divine life all is for the sake of the Divine and not for the sake of the ego.
I should perhaps add one or two things to avoid misapprehensions. First, the love for the Divine of which I speak is not a psychic love only; it is the love of all the being, the vital and vital-physical included,—all are capable of the same self-giving. It is a mistake to believe that if the vital loves, it must be a love that demands and imposes the satisfaction of its desire; it is a mistake to think that it must be either that or else the vital, in order to escape from its "attachment", must draw away altogether from the object of its love. The vital can be as absolute in its unquestioning self-giving as any other part of the nature; nothing can be more generous than its movement when it forgets self for the Beloved. The vital and physical should both give themselves in the true way—the way of true love, not of ego desire.
1 August 1931
Page 460-461
La bonne manière d'aimer la Mère
Le contact entre la mère et l'enfant signifie non seulement que la mère doit aimer l'enfant, mais que l'enfant doit aimer la mère et lui obéir. Vous voulez être le véritable enfant de la Mère, mais la première chose pour cela est de vous remettre entre ses mains, de la laisser vous guider et de suivre sa volonté — et non de la négliger ou de vous révolter contre elle. Vous savez tout cela parfaitement bien — pourquoi l'ignorez-vous ? Cela fait partie de l'amour de la véritable Mère de ne pas céder à tout ce que le vital de l'enfant exige, car elle sait que ce serait extrêmement mauvais pour lui. N'obéissez pas à l'impulsion du vital, mais suivez plutôt votre perception véritable et faites de vous-même un canal pour la volonté de la Mère — parce que sa volonté est toujours que vous grandissiez vers votre être véritable.Page 460L'amour qui se tourne vers le Divin ne doit pas être le sentiment vital habituel que les hommes appellent de ce nom ; car ce n'est pas de l'amour, mais seulement un désir vital, un instinct d'appropriation, l'impulsion de posséder et de monopoliser. Non seulement ce n'est pas l'Amour divin, mais cela ne devrait pas être autorisé à se mélanger, ne serait-ce qu'au moindre degré, dans le Yoga. Le véritable amour pour le Divin est un don de soi, libre de toute exigence, plein de soumission et d'abandon ; il ne formule aucune revendication, n'impose aucune condition, ne conclut aucun marché, ne s'abandonne à aucune violence de jalousie, d'orgueil ou de colère — car ces choses n'entrent pas dans sa composition.En retour, la Mère Divine se donne elle aussi, mais librement — et cela se traduit par un don intérieur — sa présence dans votre mental, votre conscience vitale, votre conscience physique, son pouvoir qui vous recrée dans la nature divine, prenant en charge tous les mouvements de votre être et les dirigeant vers la perfection et l'accomplissement, son amour qui vous enveloppe et vous porte dans ses bras vers Dieu. C'est cela que vous devez aspirer à ressentir et à posséder dans toutes vos parties, jusqu'à la matière la plus matérielle, et ici il n'y a de limite ni de temps ni de plénitude. Si l'on aspire vraiment et qu'on l'obtient, il ne devrait y avoir de place pour aucune autre revendication ni pour aucun désir déçu. Et si l'on aspire véritablement, on l'obtient infailliblement, de plus en plus à mesure que la purification progresse et que la nature subit le changement nécessaire.Gardez votre amour pur de toute revendication et de tout désir égoïstes ; vous constaterez que vous recevez en réponse tout l'amour que vous pouvez porter et absorber.Réalisez également que la Réalisation doit venir en premier, le travail à accomplir, et non la satisfaction des revendications et du désir. C'est seulement lorsque la Conscience Divine, dans sa Lumière et sa Puissance supramentales, est descendue et a transformé le physique que d'autres choses peuvent recevoir une place de premier plan — et là encore, ce ne sera pas la satisfaction du désir, mais l'accomplissement de la Vérité Divine en chacun et en tous, et dans la vie nouvelle qui doit l'exprimer. Dans la vie divine, tout est pour le Divin et non pour l'ego.Je devrais peut-être ajouter une ou deux choses pour éviter les malentendus. Premièrement, l'amour pour le Divin dont je parle n'est pas seulement un amour psychique ; c'est l'amour de tout l'être, y compris le vital et le vital-physique — tous sont capables du même don de soi. C'est une erreur de croire que si le vital aime, ce doit être un amour qui exige et impose la satisfaction de son désir ; c'est une erreur de penser que ce doit être soit cela, soit alors le vital, pour échapper à son « attachement », doit se retirer complètement de l'objet de son amour. Le vital peut être aussi absolu dans son don de soi inconditionnel que n'importe quelle autre partie de la nature ; rien ne peut être plus généreux que son mouvement lorsqu'il s'oublie lui-même pour le Bien-Aimé. Le vital et le physique doivent tous deux se donner de la vraie manière — la manière de l'amour véritable, et non du désir de l'ego.
La philosophie de l'amour, extrait
Tous les jours je me réveille philosophe. Je regarde l'état du monde et les siècles. Aujourd'hui je me suis réveillé avec la philosophie de l'Amour.
Amour
L'amour de la mer
L'amour de la musique
L'amour de la beauté
L'amour de la Mère
L'amour divin
J'ai beaucoup de pitié pour ces pauvres hommes, qui sont quoi, qui aiment quoi ?
C'est pour l'amour que ce monde a été créé
Et c'est par amour que l'on vit.
C'est le premier instinct de la vie.
Et puis... quoi ?
La plante aime le soleil, cherche le soleil
La petite algue verte s'enroule autour du rocher pour boire la vie
Et toute la vie palpe et touche autour pour prendre sa proie amoureusement ou (semble-t-il) cruellement parce qu'elle a faim d'amour, se nourrir de cette vie-là, palpitante et ensoleillée, ou qui creuse à travers la terre pour trouver sa lumière et sa respiration d'amour.
Et ça cherche, ça cherche partout à trouver...
Ça qui n'a pas de nom ni de philosophie mais qui respire dans le vent, bat dans le vent, et qu'est-ce qui bat ? Des millions d'êtres et de créatures à travers les millénaires qui cherchent une même Chose sans nom avec des voracités diverses, mais tenacement. On peut mettre des logiques là-dessus ou des géologies, mais là-dessous il y a quelque chose qui pousse - qui pousse et c'est une même chose. Et ça continue à travers les âges comme si Ça n'avait pas trouvé son âge ni son but, ni sa faim ni sa soif ni le quelque chose qui l'a fait naître.
Alors on a mis là-dessus diverses inepties provisoires mais mais contentes, et avec les créatures humaines provisoires le comble est venu plus cruellement, célestement, religieusement, ou infernal et si mécontent que la Terre elle-même voudrait annihiler son but et ce qui bat là-dessous, elles voudraient prendre et dominer ou agresser ce qu'elles n'arrivent pas à aimer. C'est un amour à l'envers. C'est tout et tous qui vaudrait détruire tout.
Et pourtant, au centre, il y a quelque chose qui bat.
Et ça continuera de battre sous d'autres cieux jusqu'à ce qu'on ait trouvé ce qui comble.
Pourquoi pas dès maintenant ?
Car ce qui aime, c'est la joie qui aime la joie.
C'est la musique qui aime sa note
c'est la grande mer qui aime sa vague.
C'est la Mère des mondes qui aime ses enfants et veut leur joie.
Satprem, la philosophie de l'amour


Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire