Extrait de la synthèse des yogas, le yoga de la perfection, Purification – le mental inférieur, p.137
<< Comme nous l’avons dit, chaque instrument a une action
propre et légitime, et en même temps une déformation ou un principe
qui fausse cette action. L’action propre du prâna psychique est la
possession et la jouissance pures, bhôga. Jouir de la pensée, de la
volonté, de l’action, de l’élan dynamique, du résultat de l’action, des émotions, des sentiments, des sensations, et jouir aussi, par
eux, des objets, des personnes, de la vie et du monde, telle est
l’activité à laquelle ce prâna fournit une base psycho-physique.
Une jouissance vraiment parfaite de l’existence ne peut venir que
quand l’objet de notre jouissance n’est pas le monde en lui-même
et pour lui-même mais Dieu dans le monde, quand ce ne sont pas
les choses elles-mêmes mais l’Ânanda de l’esprit dans les choses
qui constitue l’objet véritable, essentiel, de notre jouissance, les
choses n’étant que des formes et des symboles de l’esprit, des
vagues de l’océan d’Ânanda.
Mais cet Ânanda ne peut vraiment
se manifester que lorsque nous arrivons à dégager et refléter dans
nos divers éléments l’être spirituel caché, et sa plénitude ne peut
s’obtenir qu’en s’élevant jusqu’au supramental.
En attendant, il
existe une jouissance humaine des choses, juste, permise, tout à
fait légitime, qui est d’une nature principalement sâttvique, pour
employer le langage psychologique de l’Inde. C’est une jouissance
éclairée, surtout dans le mental perceptif, esthétique et émotif, et
accessoirement seulement dans l’être sensoriel nerveux et dans
l’être physique, mais tous sont également soumis au gouvernement
lucide de la buddhi, à une raison et une volonté justes, une juste
réceptivité des impacts de la vie, un ordre juste, un sentiment juste
de la vérité, de la loi, du sens idéal et de la beauté des choses et de
leur usage.
Le mental extrait la pure essence, la pure jouissance,
rasa1
, et rejette tout ce qui est agité, trouble ou pervers. À cette
acceptation du rasa clair et limpide, le prâna psychique doit
apporter le sens complet de la vie et une jouissance qui emplisse
tout l’être, bhôga, sans quoi l’acceptation et la possession mentales,
rasa-grahana, ne seraient pas assez concrètes, elles seraient trop
éthérées pour satisfaire tout à fait l’âme dans un corps. Cette
contribution est sa fonction propre.
Ce qui s’oppose à la pureté, cet élément qui s’introduit dans
notre nature et la pervertit est une forme de convoitise vitale. Au
fond, la grande déformation que le prâna psychique impose à notre nature, c’est le désir.
Or le désir s’enracine dans la convoitise vitale
qui cherche à se saisir de ce que nous croyons ne pas posséder;
c’est l’instinct limité de la vie qui veut posséder et se satisfaire.
Il crée un sentiment de manque : d’abord la simple convoitise
vitale : la faim, la soif, la luxure, puis les appétits de toutes sortes;
puis les convoitises psychiques du mental qui sont une affliction
beaucoup plus grande et plus accaparante et qui s’infiltrent dans
tout notre être — la faim qui est infinie parce que c’est la faim
d’un être infini, et la soif à jamais inassouvie car elle est par nature
insatiable.
Le prâna psychique envahit le mental-des-sensations et
y introduit la soif sans trêve de sensations; il envahit le mental
dynamique, convoite l’autorité, veut posséder, dominer, réussir à
tout prix, satisfaire toutes ses impulsions; prenant possession du
mental émotif, il cherche à satisfaire ses sympathies, à donner libre
cours à ses antipathies, à son amour, à sa haine ; il est cause des
reculs et des paniques, de la frayeur et des tensions et des espoirs
déçus, il impose les tortures de la douleur, les fièvres soudaines et les
flambées de joie, vite éteintes; il pousse l’intelligence et la volonté
intelligente à devenir leurs complices pour en faire des instruments
déformés et boiteux dans leur propre domaine : la volonté devient
convoitise et l’intelligence avide, partiale et tâtonnante court après
des opinions limitées et hâtives et des préjugés militants.
Le désir
est à la racine de tous les chagrins, toutes les déceptions, toutes les
afflictions, car, bien qu’il goûte la joie fiévreuse de la quête et de la
satisfaction, il crée sans cesse une tension dans l’être ; cette quête et
ce gain s’accompagnent d’un dur labeur, d’une faim, d’un conflit,
d’une prompte sujétion à la fatigue, d’un sentiment de limitation
et d’insatisfaction, d’un désappointement rapide face à toutes ses
acquisitions, d’une stimulation malsaine et sans trêve, du trouble,
de l’inquiétude : ashânti.
Se débarrasser du désir est l’unique,
l’indispensable et puissante purification du prâna psychique ;
dès lors, nous pouvons remplacer l’âme de désir et son ingérence
générale dans tous nos instruments par l’âme mentale de calme et
limpide félicité qui prend possession de nous-mêmes, du monde et
de la Nature, car c’est sur cette clarté cristalline que se fondent la
vie mentale et sa perfection. >>
1. Prononcer « rassa ».
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| "Le résultat n'est pas le but de l'action, mais le délice éternel de Dieu dans le devenir, la vision et l'action.", Sri Aurobindo |