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mardi 6 octobre 2026

Pluralité et unité des voies du yoga intégral dévoilé par la conscience force de Sri Aurobindo et Mère.

 

Œuvre de la Shakti par Niranjan Guha Roy

 

La Force qui est à l’œuvre en ce moment est une Force d'harmonie qui travaille pour l'unité — Unification de tous les symboles qui expriment la Vérité divine.

5 mai 1967, Paroles de La Mère

 

 

 

" La vie terrestre est l'habitation qu'une grande Divinité s'est choisie, et de toute éternité Sa volonté est de changer cette prison aveugle en Sa demeure splendide et en un haut temple qui touche au ciel. "

Sri Aurobindo

 

La Divinité dont parle Sri Aurobindo n'est pas une personne, mais un état auquel participeront tous ceux qui se sont préparés à le recevoir.

4 mai 1967, Paroles de La Mère



Dans ce qui suit, j'utilise mon cheminement non pour le mettre en valeur mais d'abord comme un exemple pour montrer l'intérêt de rendre justice à la richesse des spiritualités passées ainsi qu'aux œuvres écrites de Sri Aurobindo et Mère en tant que guide sur le chemin. 

Je veux suggérer à travers mon cas :

- le lien vivant entre l'action de Sri Aurobindo et Mère avec les spiritualités du passé, car selon moi, il y a le risque de manquer la convergence inconsciente des spiritualités religieuses et philosophiques en tant qu'elles sont chacune des effets manifestés au plan culturel humain du dévoilement Divin ;

- un débutant sur le chemin peut passer sur ces sentiers anciens en toute confiance jusqu'à atteindre le point où l'aventure de la conscience se déploie dans l'inexploré ; 

- le lien vivant entre les œuvres écrites de Sri Aurobindo et Mère avec leur action vivante au service du dévoilement Divin dans le cours évolutif de la matière et de la vie terrestre ;

- arrivé au bout des sentiers anciens, celui qui se sent devenir un apprenti-disciple de Sri Aurobindo et Mère ne doit pas se sentir diminué s'il emprunte les sentiers décrits par Sri Aurobindo et Mère dans leurs écrits ; certes, il n'est pas parvenu à l'endroit où l'action vivante de Sri Aurobindo et Mère l'embarquera sur des sentiers qu'eux-mêmes n'ont pas pu décrire précisément à l'époque de leurs écrits, mais avant d'être leur disciple se confrontant à l'aventure de la Nouvelle Création et de l'Être Nouveau, il est leur apprenti-disciple.

 

 Il pourrait être plus sage pour certains d'entre nous, dont je fus, de se considérer modestement un apprenti-disciple sur ce chemin avant de se prétendre psychisé. 

Par exemple, lorsque la violence du vital inférieur est présente dans mes relations avec les autres, cela témoigne à l'évidence du contraire. Je ne parle pas seulement des pires aspects de la violence comme la violence physique ou psychologique,  que nos sociétés réprouvent, mais de la colère, de l'irritation, de l'agressivité verbale qu'on légitimise volontiers. Se dire disciple de Sri Aurobindo et Mère alors que notre compréhension du chemin en est très partielle et loin d'être à l'orée de l'inexploré du Devenir revient à ternir, pour nos prochains, l'action véritablement vivante de Sri Aurobindo et Mère. Et même aujourd'hui, si j'ai moins de scrupule au vue de l'expérience et des réalisations à me dire disciple, il y a certains points attristants de ce que je suis qui traduisent des défauts et des défaillances à transformer. Cela est attristant du point de vue même de l'or de nos âmes enfouies une fois de plus dans la boue de prétentions égocentriques logées jusque dans les habitudes du corps. Toutefois, cela n'est pas si grave, l'action de Sri Aurobindo et Mère, étant le Devenir du Divin Lui-même, ne peut que remporter la victoire finale. Malgré des lueurs par ci par là, nos âmes gisent encore dans la boue de notre mécanicité physique, de notre vital animal non dégrossi, de nos rigidités mentales ; les voici bien enfouies bien trop souvent dans la boue de nos prétentions égocentriques. Dans cette vie ou d'autres, nos âmes finiront par trouver l'espace psychocorporel nécessaire pour s'exprimer et agir pleinement sur cette terre. La conscience force divine que Sri Aurobindo et Mère ont mis en action sur terre parviendra à constituer pour nos âmes d'enfant Divin un véhicule physique, vital, mental et supramental lui permettant enfin d'être l'or qu'elle est.

 

La liberté n'a pas d'histoire. Le récit que je fais de ma libération n'est que l'envers de cette liberté présente et en croissance. Le récit ne prend sens qu'entre les mots dans une présence silencieuse ici et maintenant, présence qui a toujours été présente. Ce récit dit, au fond de cette présence, une aspiration dans une flamme silencieuse. La création nouvelle ne peut vénérer un passé où son instrument de liberté a été enclos. Et en même temps au présent, la matière à partir de laquelle la nouvelle création se déploie ici est un état d'être et de devenir, qui résulte du passé. L'artiste Divin ne peut mépriser le matériau sur lequel il travaille. Lui par Amour plonge ses mains dans notre boue pour en extraire l'or ! Le présent est la présence du résultat de la durée passée. Dans cette durée passée présente, il y a de la boue et de l'or. A côté de la perpétuation de cette présence de la durée passée ou de sa déliquescence, due à ses limitations d'être, le Devenir ouvre une Nouvelle Création où chaque chose trouvera sa vraie place. Certains éléments, la boue la plus noire et la plus grisâtre, n'ont de place que leur dissolution dans la poussée d'Amour Divin qui se dévoile. D'autres éléments seront refondus alchimiquement, un plomb qui peut faire accroître or.

 

Fin 1997, dans le prolongement d'expériences d'ouverture au Soi, et de débordements de Joie de la présence divine, etc., j'avais été introduit à l'existence du chemin de Sri Aurobindo et Mère par Gérard Paris, un artisan croisé lors de soirées festives. Ce premier contact avait déployé des expériences d'un mental illuminé, l'enthousiasme au sens étymologique. Mais il était clair que cette première expansion de la conscience mentale ne suffisait même pas à vraiment comprendre et à avoir une plasticité mentale apte à suivre le propos de Sri Aurobindo. Les expériences dans le corps de Mère partagées par l'entremise de Satprem m'étaient étrangères. Et au lieu d'en conclure que Sri Aurobindo dit toujours la même chose, que son propos est trop mental, que tout ceci ce sont des fantasmes d'idéalistes, etc., j'avais déjà admis qu'au contraire, il exprimait quelque chose bien au-delà du mental ordinaire, une réalité divine en devenir ici sur terre. Au lieu de penser que les propos de Mère recueillis dans les Agendas relatent des tas d'inepties d'un occultisme dévoyé, j'envisageais un continent inexploré loin devant et au-delà de mes petites expériences mystiques ou de mes ouvertures de conscience.

Gérard Paris, comme beaucoup de français,  avait été introduit à Sri Aurobindo et Mère par la rencontre livresque avec leur disciple Satprem. Il en fut de même pour moi. Les Agendas de Mère étaient le fruit du travail de Satprem. Et par ailleurs, ses deux livres, Sri Aurobindo et l'aventure de la Conscience et La genèse du Surhomme restent des guides précieux pour prendre contact avec ce yoga, essayer de le comprendre et commencer à le pratiquer. Satprem me donnait des clés pour fréquenter et m'initier aux œuvres de Sri Aurobindo et Mère, de leurs écrits à leur action vivante. 

Lorsque je relis des postes de blogs écrit entre 2007 et les années 2015, je vois bien que je pensais, trop souvent à tord, comme tant d'autres, qu'"Après la disparition de Mère, seul restait, le confident, Satprem, leur héritier."

Or Mère, elle-même, ne disait-elle pas en 1958 :

  Quant aux gens que j’ai vus à bord du bateau, je les reconnaissais tous. Certains étaient ici, à l’Ashram, certains venaient d’ailleurs, mais je les connais aussi. J’ai vu tout le monde, mais comme je savais que je ne me souviendrais pas de tous quand je reviendrais, j’ai décidé de ne donner aucun nom. D’ailleurs, ce n’est pas nécessaire. Trois ou quatre visages étaient très clairement visibles, et quand je les ai vus. j’ai compris le sentiment que j’ai eu ici, sur terre, en regardant dans leurs yeux: il y avait une joie si extraordinaire... Les gens étaient jeunes en général; il y avait très peu d’enfants et leur âge variait entre quatorze ou quinze ans environ, certainement pas en dessous de dix ou douze ans (je ne suis pas restée assez longtemps pour voir tous les détails). Il n’y avait pas de personnes très âgées, sauf quelques exceptions. La majorité des gens qui descendaient au rivage étaient d’un âge moyen, sauf quelques-uns. Déjà, avant cette expérience, certains cas individuels avaient été examinés plusieurs fois à un endroit où l’on examinait les gens capables d’être supramentalisés; j’ai eu alors quelques surprises et les ai notées; je l’ai même dit à certains. Mais ceux que j’ai fait débarquer aujourd’hui, je les ai vus très distinctement; ils étaient d’un âge moyen, ce n’étaient ni de jeunes enfants ni de vieilles gens, à quelques rares exceptions près, et cela correspondait assez à ce que j’attendais. J’ai décidé de ne rien dire, de ne pas donner de noms.

Cette vision qu'hormis Satprem personne n'avait vraiment une expérience supramentale authentique n'est pourtant pas promu par Satprem lui-même. Comme le montre sa correspondance, Satprem, lui-même, a gardé son estime pour des disciples de Mère et Sri Aurobindo, des sâdhaks et sadhikas du yoga intégral, Enfants de la Mère Divine, tout comme lui. Par exemple, Champaklal a toujours eu son estime ainsi que Kireet Joshi qui n'a cessé de lui rendre par la suite. Si ces personnes sont présentes et agissantes jusque dans le physique subtil aux côtés de Sri Aurobindo et Mère, elles participent de la supramentalisation et non seulement d'une spiritualisation. Satprem a soutenu nombre de personnes dans les débuts leur sâdhanâ, mais il a reconnu, fidèlement aux propos de Mère cités précédemment, que d'autres sâdhaks, disciples directs de Mère et Sri Aurobindo connaissent eux-aussi la supramentalisation. 

Entre 1997 et 2007, je ne cherchais même pas à entrer en contact avec Satprem. J'étais un apprenti-disciple sur le chemin de Sri Aurobindo et Mère qui avait besoin de découvrir le continent des spiritualités de l'Inde, de la Chine, du Japon, de l'occident musulman, juif, etc. Les spiritualités chrétiennes et philosophiques,  que je fréquentais depuis mon enfance et mon adolescence devaient être revisitées. 

Il s'agissait de ne pas rester étranger à ces réalisations jugées de base par Mère et Sri Aurobindo comme celle du Soi, incluant celles de sa vacuité et de sa plénitude. Liées à ces réalisations, il y avait aussi l'aspiration à un vécu conscient du corps subtil, de ses centres, de ses canaux, etc. 

Et puis, comme autre base élémentaire, il y avait tout ce qui concernait l'étincelle divine de l'âme. Cette notion rencontrée dans les traditions chrétiennes, juives et soufies, impliquait ce que Mère et Sri Aurobindo nomment l'être psychique. J'avais bien accepté que ce feu-là, qui m'était caché, était pourtant la seule dimension individuelle vraie de l'évolution consciente de la conscience. Sans elle, la supramentalisation resterait un idéal fantasmatique.

Sri Aurobindo, que je savais mon maître, me renvoyait ainsi aux autres spiritualités. Il ne s’agissait pas de batifoler, ni de faire mon marché spirituel syncrétique. Il ne s'agissait que d'établir les bases de son yoga et de vérifier par là la fiabilité de sa Synthèse des yogas. 

Avant de prétendre se passer des spiritualités passées, il fallait déjà que ce que celles-ci ont pu atteindre le soit aussi.

Les travaux de Jean Herbert, qui avaient été demandés et encouragés par Sri Aurobindo lui-même, puisque Jean Hebert était son disciple, ont été utiles : Vivékananda, Râmakrishna, Sivananda, Ramdas, Ma Ananda Mayai et Ramana Maharshi entraient dans ma vie. 

Il y avait aussi l'adhyatma yoga de Prajnanpad et de sa lignée passant par Arnaud Desjardins ou Denise Desjardins que j'ai fréquentés. Bien que ceux-ci avaient des propos expéditifs contre le yoga de Sri Aurobindo et Mère, je pouvais voir que cet enseignement, quoi que ses protagonistes en disent, prolongeait des connaissances sur les samskaras et l'inconscient que Sri Aurobindo m'indiquait.

Je découvrais Jean Klein et ses disciples, et par ce biais le shivaïsme du Cachemire. Sri Aurobindo a toujours revendiqué son intégration du tantra et les ouvrages d'Arthur Avalon étaient souvent recommandés à son ashram. Je découvrais Yvan Amar et son maître Chandra Swami, Lee Lozowick et Ramsuratkumar, ces maîtres avaient du respect pour Sri Aurobindo et Mère. Du côté de l'advaita vedanta plus classique, je fréquentais Nisargadatta Maharaj, et ses disciples. Etc. 

Il y avait l'enseignement de Karfried Graf Durkheim, son concept d'ombre, il le réfèrait le plus souvent à Jung mais aussi, même si plus rarement, à Mère, la compagne de Sri Aurobindo ! 

Comme je l'ai évoqué auparavant, le platonisme, le stoïcisme puis la mystique rhénane, la mystique du Carmel et l'école de spiritualité française du 17ème siècle donnent de précieuses indications sur le Soi avec une âme, la dimension divine d'individuation que Sri Aurobindo et Mère nomment l'être psychique.

L'enseignement de Jiddhu Krishnamurti, qui prolongeait celui d'Anthony de Mello rencontré dès 1994, m'était précieux et il rendait aisément palpable un mouvement  évolutif, la venue d'une Autreté qui suit ou accompagne la désidentification de tout bavardage intérieur et de toute identification mentale rigide à des valeurs, à des peurs, etc. Sa fréquentation à ce stade de ma sâdhanâ favorisait mes premières expériences de la conscience force descendante d'au-dessus de la tête.


Entre 2001 et 2007, j'ai pris le temps de rencontrer Stephen Jourdain, Richard Moss ; lors de satsang, j'ai écouté certains disciples de Jean Klein, de Ramesh Balsekar, lui-même disciple de Nisargadatta Maharaj.

Par l'établissement du Soi, l'œuvre de la Mahashakti et de sa conscience force descendante, le mental, le vital et le physique se développaient ainsi dans une spiritualité intégrale où chaque enseignement rencontré trouvait sa place dans une sâdhanâ guidée par mon maître Sri Aurobindo. 

Cette manière spécifique d'avancer en intégrant au point de vue pratique tout ce qui pouvait l'être des spiritualités passées n'avait pas que des inconvénients. Les frictions théoriques avec Sri Aurobindo et Mère comptaient moins que les convergences et les éclaircissements pragmatiques. 

Ces fréquentations spirituelles n'avaient pas empêché deux grandes expériences qui avaient un lien avec le travail spécifique de Satprem, en participation et prolongation de l'œuvre évolutive de Sri Aurobindo et Mère : 

- une expansion de deux-trois minutes ou quelques secondes, le sens de la temporalité étant fortement modifié, dans une conscience des cellules en 2005 ou 2006 ;

- un niagara de conscience force dorée et un message, le jour précis de 2007 où Satprem avait quitté son corps, avec une voix scandant "Il n'y a pas d'obstacle ! Il n'y a pas d'obstacle ! ".

Dans les années 2006-2009, J'avais avec le mouvement intégral de Ken Wilber des liens serrés. Je fréquentais la sangha d'Andrew Cohen, qui parlait d'éveil évolutif, après s'être ouvert au Soi grâce à Poonjaji, un disciple de Ramana Maharshi. Tous ces partisans d'un éveil évolutif portaient naturellement un intérêt à l'enseignement évolutif de Sri Aurobindo. Mais des ombres et des défaillances au niveau de l'individuation apparaissaient qui, il me semble, les illusionnaient sur la présence authentique de l'âme et la conscience vraie de l'étincelle Divine. 

Une influence psychique, une expérience de notre feu d'âme d'étincelle divine reste loin d'être une psychisation, seule base solide pour aller au bout d'une spiritualisation permettant une participation consciente à la supramentalisation. 

A vrai dire, la première prise de conscience d'être une individuation du Divin, la première entrevue d'être un Soi avec une âme, je l'ai éprouvée avec l'enseignement de Douglas Harding et en compagnie de Catherine Harding, son épouse, en 2003. La voie sans tête de Douglas Harding reste,  me concernant, l'un de mes véhicules les plus pratiques pour qu'à chaque instant, se réalise le Soi. Je parle d'un véhicule facilitant pour cette individualité mienne, car, comme le répète à juste titre Manoj Pavitran, ici la destination compte bien plus que le véhicule. A chacun de trouver ses véhicules. Celui partagé  par Douglas Harding est un mode instantané de retournement de la conscience, qui permet la jouissance de sa pleine présence. Et par cette voie d'être le Soi, rien et tout, il y a eu la grâce d'une descente dans le cœur de plus en plus facilitée au fil du temps et de la pratique. Celle-ci peu à peu s'est approfondie et, grâce à elle, les premières expériences de la flamme psychique se sont produites.


La lignée d'aventuriers de la conscience, qu'a suscité, en France, Satprem, a énormément servi la probabilité d'y rencontrer l'œuvre de Sri Aurobindo et Mère. 

Toutefois cette lignée présente parfois, du fait de lectures discutables, du propos de Satprem des rapports ambigus à l'œuvre de Sri Aurobindo et de Mère.

Nous avons signalé ce danger de croire que seul Satprem a exploré la supramentalisation en contradiction avec des propos de Mère de 1958. Cette élévation de Satprem au rang de seul sadhak digne de ce nom le mettrait à pied d'égalité avec Sri Aurobindo et Mère. Or il y a là une erreur manifeste, si on veut bien lire et prendre en compte l'expérience  de Mère du paquebot supramental.

D'autres erreurs sont commises au nom de la lutte entamée par Satprem contre la formation d'une religion de Sri Aurobindo et Mère.

Premièrement, ce n'est pas lutter contre la religion que de sacraliser dogmatiquement un discours contre une religiosité !

Je me souviens de la critique pertinente de Jiddhu Krishnamurti que Ma Ananda Mayai avait émise face à  son rejet de tout guru. Selon elle, cela faisait de lui le guru des gurus. En effet, l'enseignement et son enseignant qui désacralise le rôle de guru sont alors le guru, le guide de l'union au divin, par excellence. De même, l'effort de Satprem contre les religions et les dangers de faire de Sri Aurobindo et Mère une religion, peut sacraliser, malgré lui, son discours de désacralisation. Ce type de position devient le discours sacré par excellence, une forteresse mentale de plus. 

Deuxièmement, ce n'est lutter contre la religion que de rejeter des rituels sans voir que soi-même on prescrit les siens !

Selon ces antireligieux satpremiens, même les darshans de Sri Aurobindo et Mère sont à rejeter. L'importance pour le psychique de l'anniversaire de naissance de ce corps est déniée. Etc. Tout cela serait de la religiosité malsaine. Tous ces positionnements qui valorisent de tels événements sont jugés religieux et faux. Mais ce positionnement a ses propres rituels, ses horaires, ses lieux. Et le vieux refrain dogmatique revient : "Ecoute et tais-toi - J'ai la vérité et toi tu es dans le faux, qui plus est religieux." Sous-entendu, je n'ai même pas besoin de dialoguer avec toi, puisque tu es enfermé dans ta religiosité. 

Quoi de plus dogmatique ! Quoi de plus religieux que le dogmatisme ! Une telle litanie antireligieuse devrait lucidement reconnaître son quotidien ponctué de rythmes, de cycles temporels, saisonniers, etc. Une nouvelle religiosité commence toujours par vouloir imposer son propre calendrier. Elle veut faire de son agenda l'Agenda ! 

Que par des rituels inscrits dans le rythme temporel, se parsèment des rappels de Soi, des célébrations de la conscience force Mère, n'est-ce pas naturel ? 

Quand est-ce que tu pratiques ta concentration demandait le maître spirituel à son apprenti-disciple ? Le matin au lever et le soir avant le coucher, répond cet apprenti. Le maître le réprimande en le renvoyant à sa propre réflexion. A plusieurs jours de là, le maître repose la question. L'apprenti-disciple met cette fois en valeur sa pratique constante. Le maître le réprimande à nouveau : où sont passés les pratiques ritualisées du lever et du coucher ? L'Amour du Divin, c'est aussi bien éternel, hors du temps, qu'à chaque instant du quotidien. Ce sont autant des rendez-vous intimes, des rien que Lui et nous, un Amour en secret qui a droit à ses temps que des célébrations pour le partager avec d'autres. Et tous ces moments spécifiques ont des valeurs en eux-mêmes, ce sont des perles distinctes sur le fil continu d'un Amour en constante évolution.

Des rituels ne sont pas de la religion ! La religion commence avec des rituels exclusifs, uniformes, etc. Un créateur s'appuiera sur certains rituels. Il faut créer une nouvelle page blanche intérieurement pour qu'une nouvelle tonalité soit rendue possible. Et par ailleurs, dans une vie collective, il y aura forcément des rituels, des célébrations, sinon c'est coexister et non vivre ensemble ! Le rituel de rassemblement n'interdit de s'ouvrir sans cesse à de nouvelles tonalités harmoniques. 

A nous de trouver les rituels les plus naturels et les plus ordinaires pour manifester rythmiquement la conscience force de vérité !

Mère estimait que l'action de la conscience force n'en était plus à ce moment salutaire de dialogue interreligieux et de convergence spirituelle. Dans une telle absence de dialogue et d'écoute de la part de tenants dogmaiquement antireligieux d'une évolution de la conscience, on peut s'attrister. Les pâles imitations de la rébellion "satpremienne" risquent de devenir inconsciemment un non à des styles de vie avec leurs colorations rythmiques, leurs rites, mais qui impulsent, grâce à eux, une authentique matérialisation de la conscience force créatrice. 

Le premier danger de toute position antireligieuse, même inspirée de Satprem, est donc le dogmatisme.

Le second est de ne plus tolérer des rituels autres que ceux qu'immanquablement, on réinstituera. Or le sens amoureux de la nouveauté créatrice des rituels inspirés par Sri Aurobindo et Mère est de repasser par la page blanche comme au jour de notre naissance, comme au jour où cette nouvelle conscience force supramentale a potentiellement débarqué sur terre par l'entremise d'un 15 août et d'un 21 février.

Enfin, je voudrais évoquer un troisième danger.

Cet autre danger est déjà manifeste parmi ces antireligieux inspirés, selon moi, par une interprétation faussée de Satprem. Il consiste à créer un rapport soi-disant détaché aux écrits de Sri Aurobindo et Mère. Malheureusement, il finit par en ignorer la conscience force. Ce détachement s'avère au final un rejet de la conscience force qui est déposée dans l'esprit de ces écrits. Ce positionnement leur interdit de laisser s'exercer la vie de l'Esprit qui transcende la lettre datée et circonstanciée. 

Faudrait-il dire, par exemple, que le processus évolutif présent par définition permet de se passer de leurs écrits ? Leur œuvre d'avatar étant ce processus, leurs œuvres écrites ne sont-elles pas datées et donc hors-sujet présentement ? On peut ainsi s'appuyer sur des propos de Mère dans les Agendas parlant de ses Entretiens comme de perspectives dépassées. Et même au sein des Agendas, il y a des points de bascule qui lui font dire que ce qui est dit avant est moins à la pointe du processus évolutif.

"Nous comprenons de mieux en mieux, écrit Satprem dans sa trilogie sur Mère, pourquoi Sri Aurobindo attachait si peu d’importance à son œuvre écrite : le Supramental s’expliquera de lui-même. Même Mère, un jour, nous disait, à notre grande stupéfaction, que tout son Agenda pouvait disparaître : l’Action serait faite.", Mère ou l'espèce nouvelle.

Conclure en lisant ceci que les livres de spiritualités, y compris ceux de Sri Aurobindo et Mère, sont tous à brûler ne me paraît pas du tout correspondre à ce que Mère ou Satprem veulent exprimer.

Pourquoi brûlerions-nous des véhicules qui permettent d'atteindre des destinations qui nous seraient restées inconnues sans eux ?

Pourquoi en disant cela, Mère ne cesse-t-elle pas l'impression des Entretiens dans le bulletin de l'ashram ? Pourquoi jusqu'à la fin commente-t-elle les Pensée et aphorismes de Sri Aurobindo ou favorise-t-elle la publication des œuvres du passé ? Pourquoi dénonce-t-elle la falsification des écrits de Sri Aurobindo par ses soi-disant disciples ?

Et Satprem, lui-même, écrit ceci dans sa trilogie lors d'une période où il risque sa vie pour publier les Agendas. Il serait stupide de déduire de son propos une invitation à brûler les Agendas ! Pourquoi lutter pour dénoncer les falsifications des écrits de Mère ? 

Pourquoi écrire des tas de livres et des tas de textes pour expliquer qu'il faut les brûler ?

De même, avec cette interprétation incendiaire, les traductions de God's Labour ou de Savitri de Sri Aurobindo par Satprem, jusqu'à son dernier souffle, resteraitent inexplicables.

La spiritualité du passé est loin d'ailleurs d'être mise au feu par Satprem. Sa relecture de Sophocle dans La tragédie de la terre ou sa publication sur les Védas ne vont guère dans ce sens. Ceci fait écho d'ailleurs au magique commentaire de Mère sur le Dhammapada du Bouddha : une réactualisation de la voie du Bouddha dans l'action de la conscience force supramentale.

Certes, comme Gide à la fin des Nourritures terrestres, livre que Satprem affectionnait dans sa jeunesse, on peut inviter le lecteur à jeter le livre pour vivre sa propre vie, message auquel ce livre de Gide est dédié. Il y a de la cohérence. Songeons cependant à laisser ce livre et son message à disposition d'un autre lecteur. Partager un livre spirituel fort, ce n'est pas partager le trésor, mais la carte au trésor. Certes une telle carte induit un chemin. Il y en a de multiple et qui sait s'il n'y en pas un meilleur pour nous. Oui, comme le dit Manoj Pavithran, la destination est plus importante que le véhicule. Rester focalisé sur le véhicule qui nous a amené à une destination nous empêche ensuite d'aller plus loin. Ne pas vouloir perdre de vue le bateau qui a permis d'arriver sur une rive, nous empêche d'explorer cette nouvelle terre. Mais laisser le véhicule qui a rempli son rôle ne revient pas à le mépriser, à le saborder ou à le brûler alors que d'autres en auraient éventuellement besoin !

A moins de fournir aux autres de nouveaux véhicules multiples et divers beaucoup plus performants suivant leurs besoins particuliers, nous devrions respecter ceux qui sont encore en usage de marche ! 

Par contre, et il est question ici de ce problème, il y a précisément des façons de ne pas entendre ce dont parle un texte, il y a des façons de ne pas accéder à la réalité qu'il évoque ou exprime. C'est cela que Mère dénonce face à des lecteurs de Sri Aurobindo prêts à réécrire ses livres en fonction de ce qui les arrange. Ce que dénonce Satprem est l'art de faire de la fausse monnaie à partir des paroles indicatrices de Sri Aurobindo et Mère. Brûler les oeuvres de Mère et Sri Aurobindo au nom d'un combat contre la formation d'une religion de Mère et Sri Aurobindo est un contresens ! 

Oui, l'Esprit vivifie, la Lettre tue ! L'essentiel d'un texte qui traduit l'action d'une conscience force est bien sûr la prise de conscience de cette conscience force hors texte. Mais sans l'aide d'un texte, d'un Shastra, comme l'indique Sri Aurobindo au début de sa Synthèse des yogas, où trouver un ami spirituel, humain, solide, authentique, avec qui vivre cette conscience force ? 

On peut se demander si ce n'est pas une stratégie inconsciente de vouloir se substituer à Sri Aurobindo et Mère que d'appeler à brûler les livres que ceux-ci ont publiés. Cette entreprise serait le parachèvement de l'entreprise de falsification de leurs écrits : il n'y a pas mieux comme falsification d'un écrit que d'interdire définitivement de le lire en leur nom même !

Pour la petite histoire, rappelons que l'Eglise catholique a quasiment procédé de même en limitant la lecture de la Bible à des extraits soigneusement choisis. Des passages pour être lus sans danger de sanction nécessitaient des autorisations spéciales !

Je ne suis peut-être plus un apprenti-disciple tel que je l'étais dans les années 2000 et 2010, lorsque j'admets sans fausse modestie être là où j'en suis. Mais pour moi, il n'y a que Sri Aurobindo et Mère qui sont des guides sur ce chemin, s'il y a des gurus à admettre sur ce chemin, il n'y a qu'eux qui puissent l'être. Je ne puis être autre chose qu'un disciple lorsque je mets en pratique le mouvement intérieur auquel Sri Aurobindo et Mère nous appellent, jusqu'au point où ils puissent améliorer d'eux-mêmes les instruments de leur conscience force que nous pouvons être ! 

 

Il y a des façons de faire d'un stade passé, un but définitif. S'appesantir sur le passé revient à ne pas être sur le flux principal à la pointe de l'exploration et de la nouvelle création en cours. Mais, à l'inverse, ignorer les œuvres passées revient à vouloir sauter des étapes. Il y a ainsi des façons d'ignorer une étape nécessaire avant d'aller plus loin. Et parfois pire, cela revient à croire extraordinaire ce qui relève d'étapes non caractéristiques de la nouveauté dont il est question. 

 

Malheureusement dans l'aventure de la Conscience, il est fréquent que les sommets de la psychisation soient confondus avec les sommets de la spiritualisation et que les débuts de la spiritualisation soient confondus avec la supramentalisation. Certains prétendent même vivre une supramentalisation consciente alors qu'il s'agit des premiers mouvements de la conscience force descendante dans l'adhara. On croit vivre des épisodes des Agendas de Mère alors qu'on en est davantage aux Bases du yoga, un recueil de lettres de Sri Aurobindo qui s'adresse prioritairement aux débutants selon les vœux de Mère.

Dans une de ses lettres, Satprem redit l'utilité des écrits de Sri Aurobindo sur notre yoga et donc l'actualité du yoga de Sri Aurobindo :

«Le schisme»

Le disciple avait donc reçu une lettre enthousiaste d’un lecteur de «La Genèse», qui lui disait ceci :

« Jusqu’en l’an de grâce 1969 [la descente de la Nouvelle Conscience], toutes les philosophies, toutes les religions, tous les “ismes”, toutes les spiritualités ne sont que des produits raffinés du “cercle mental” [selon La Genèse]. Toutes les expériences ne sont que des «plans supérieurs du mental». Ces « pics de l’Esprit » ne sont que des « paroxysmes de moi », p. 61; “nous devons nous désencombrer des sagesses du passé, des ascensions du passé, des illuminations du passé et de tout le tintamarre des vieilles saintetés de l’Esprit”, p. 29, etc. Bref, tout ce qui s’est passé avant 1969 est une sublimation de la “vieille peau”, p. 28. C’est très clair. Ce Secret, certains l’ont touché: les rishis, les Égyptiens – le lecteur comprend qu’ils en ont eu l’intuition et non pas l’expérience. Il en est de même pour Sri Aurobindo qui Va “annoncé”, mais pourtant son yoga continuait le raffinement de la "bulle mentale» ; le lecteur comprend donc qu’il ne connaissait pas la clef de ce yoga du surhomme et qu’en attendant, il enseignait le yoga intégral... »

L’aberration de ce lecteur enthousiaste est comme une démonstration à l’envers de ce que les «orthodoxes» reprochaient précisément à «La Genèse», c’est-à-dire d’avoir trahi Sri Aurobindo. Derrière ce prétendu « schisme », se cachaient, d’une part, ceux qui voulaient séparer Mère et Sri Aurobindo et trouvaient plus commode de philosopher que de faire concrètement le yoga, et d’autre part, à l'autre pôle, ceux qui trouvaient plus commode d’abandonner toutes les disciplines spirituelles pour vivre selon leur fantaisie. Deux pôles d’une même aberration. Voici donc la lettre que nous avons répondue à ce lecteur enthousiaste :

Pondichéry, le 6 avril 1971

Vous avez un fameux toupet de dire que Sri Aurobindo n’avait pas la clef du yoga du surhomme et que son yoga intégral était un raffinement de la bulle mentale ! Et où donc ai-je appris ce que j’écris, sinon de Mère et de Sri Aurobindo ? Vous oubliez que c’est grâce à lui que ce yoga du surhomme est possible, que c’est lui qui l’a préparé, lui qui a fait descendre le grand flot de la Nouvelle Conscience afin que, au lieu de chercher là-haut la divine Vérité, les hommes puissent la vivre ici-bas et marcher dedans à chaque pas. Autant dire que Sri Aurobindo n’avait pas la clef de la porte qu’il a ouverte!

Son yoga est intégral parce que, au lieu de confiner la quête sur les hauteurs spirituelles, il nous a dit et répété qu’il fallait y mettre son corps aussi et faire descendre, dans son corps et dans sa vie, la Vérité spirituelle. La voie de l’ascension et tous les autres chemins, les autres plans de conscience, font partie d’un développement intégral – pour ceux qui ont le temps et les capacités spéciales que cela exige. Mais l’heure n’est plus à ces excursions, puisque tout peut être trouvé ici – puisque, justement, Sri Aurobindo et Mère ont ouvert ce chemin d’ici. Rappelez-vous, je vous prie, la déclaration de Mère: « Sri Aurobindo est venu nous dire: il n’est pas nécessaire de quitter la terre pour trouver la Vérité, il n’est pas nécessaire de quitter la vie pour trouver son âme, il n’est pas nécessaire d’abandonner le monde ni d’avoir des croyances limitées pour entrer en relation avec le Divin. Le Divin est partout, en toutes choses, et s’il est caché, c’est que nous ne nous donnons pas la peine de le découvrir. » (Entretiens, 13.8.1958) Et encore ceci: « La vie spirituelle, pour beaucoup, c’est la méditation. Tant que cette sottise ne sera pas déracinée de la conscience humaine, la force supramentale éprouvera toujours une difficulté considérable à ne pas être engloutie dans l’obscurité d’une pensée humaine qui ne comprend rien. » (Entretiens, 17.4.1957) Et si vous savez lire Sri Aurobindo et Mère, vous verrez qu’ils ont parfaitement décrits ce chemin d’ici et cette voie ensoleillée – la Genèse ne fait que mettre l’accent volontairement exclusif sur cet « ici », parce qu’il n’y a pas de temps à perdre, parce que tout le monde n’a pas les capacités spéciales pour faire des explorations en grand, parce que, enfin, nous sommes à l’Heure de Dieu – nous y sommes ! C’est là. Parce que, vraiment, il y a quelque chose de changé dans le monde depuis 1969.

Ce n’est pas le yoga de Sri Aurobindo qui est changé, c’est le yoga de Sri Aurobindo qui est en fleurs, si j’ose dire. Je ne pense pas que la fleur du flamboyant soit le contraire de l’arbre du flamboyant ?

[...]

 Et c’est là que je dis et répète avec force, et par expérience, que ces grandes Expériences, dont on a fait des sommets spirituels, se situent dans la bulle mentale (y compris le surmental): ce sont des sommets raréfiés où l’être se dilue dans une merveilleuse blancheur, immense, royale, sans un souffle de trouble, dans une paix éternelle – qui peut durer des millénaires sans que cela change un iota au monde, par définition. Mais le spirituel n’est pas le supramental, et quand on touche au supramental, on dirait presque que c’est un tout autre Esprit tellement c’est dense, chaud, puissant, présent, incarné, et radieuse-ment solide en pleine rue. C’est cette Radiance-là que Sri Aurobindo et Mère sont venus tirer sur la terre – ils n’ont pas cessé de dire que leur yoga était nouveau, nouveau, nouveau –, et c’est par notre simple petit feu dedans que nous pouvons entrer en contact direct avec Ça, sans nous asseoir en lotus et sans quitter la vie. Quand on a touché Ça, les « hauteurs spirituelles » paraissent pâles. C’est tout ce que j’ai à dire. Alors il n’est pas du tout besoin d’être un super-yogi pour entrer en contact, et ceux qui ont trouvé le nirvana ou que sais-je ne sont pas avancés d’un centimètre pour toucher Ça, parce que le fil conducteur de Ça n’est pas du tout là-haut ni en dehors, mais dans votre propre petite capacité de flamme.

Et si au lieu de couper les cheveux en quatre, vous vous lanciez sur le chemin, avec feu, vous découvririez peut-être que nous sommes à l’Heure de Dieu, en effet, et qu’une seule étincelle d’effort sincère, à votre niveau, ouvre des portes qui ont été fermées pendant des millénaires.

Satprem

 

 

Sur le chemin du yoga intégral de Mère et Sri Aurobindo, il y a pour l'apprenti-disciple les écrits de Mère et les écrits de Sri Aurobindo, mais force est de constater qu'il y a plusieurs interprétations de ceux-ci. Les disciples comme Satprem, Nolini ou M.P. Pandit semblent s'accorder sur certains points, mais parfois leurs différences de sensibilité ne sont-elles pas des différends sur les enseignements de Sri Aurobindo ou surtout de Mère ? Et quand tel sadhak entend aujourd'hui transmettre l'enseignement de Sri Aurobindo et Mère tel qu'il l'a reçu à travers la lignée de Satprem, celle de MP Pandit ou de tel autre sadhak guidé directement par SriAurobindo et Mère ne nous induit-il pas dans des interprétations brouillant l'action vraie et présente de la conscience force de Sri Aurobindo et Mère ?

 

L'apprenti-disciple aura lui-même son interprétation de ces interprétations. Comment dans cette jungle d'interprétations être sûr qu'on avance dans une bonne direction ?

 

Mais pourquoi parler d'apprenti-disciple ? 

Reconnaissons d'abord que, pour presque nous tous, avant d'être assuré d'être un disciple de ce yoga, nous aurons été ou nous avons à être un apprenti-disciple. 

Le guru Swami Prajnanpad proposait à ceux qu'il guidait sur son chemin de l'adhyatma yoga cette distinction. Pour lui, le disciple était celui qui avait intégré suffisamment le chemin pour faire face à ce que la vigilance de son maître pointait de défaillant. L'apprenti-disciple a besoin de ménagement avant de pouvoir affronter ses défaillances. Un portrait global de ses défauts et défaillances à surmonter lui nuirait en le décourageant. Si son maître en faisait la liste détaillée, ce serait insupportable pour son ego. Son ego pour survivre n'y verrait vraisemblablement que le jugement d'un autre ego prétentieux. L'ego saperait dès lors toute confiance dans l'autorité de l'enseignant spirituel, et il s'enfoncerait dans la mésinterprétation de l'enseignement transmis.

L'apprenti-disciple a besoin d'encouragements, d'attention non jugeante lui faisant réaliser que défauts et défaillances peuvent être traités pour la plupart avec calme, égalité et sérénité. Face à une pièce encombrée, sale et poussiéreuse, il faut accepter que la situation va pour un moment empirer lorsqu'on va épousseter. Mais que petit à petit, avec le temps, en parcellisant les tâches, en suivant un certain ordre, le ménage se fera, la beauté et la propreté finiront par occuper cette pièce.

L'apprenti-disciple ne connaît que son effort, et pour l'instant il ne ressent pas qu'une sâdhanâ n'est au final que le jeu du Divin pour se retrouver. Et au-delà sur la voie ouverte par Sri Aurobindo et Mère, il s'agit d'un jeu du Divin pour se manifester dans le cours évolutif de cet univers matériel.

Mais sur le chemin spécifique du yoga intégral, qu'est-ce qui distinguerait un disciple d'un apprenti-disciple ? Ce concept de Prajnanpad a-t-il ou peut-il prendre un sens au sein du yoga intégral de Sri Aurobindo et Mère ?

Un examen de conscience de la qualité de sincérité pourrait-elle donner des indications sur une zone de basculement entre celui qui a l'impression de mener sa sâdhanâ par ses efforts et celui qui perçoit que la grâce, la conscience force de Sri Aurobindo et Mère fait tout ?

La sincérité, la capacité et le pouvoir du Divin de faire face à ses défaillances dans sa manifestation et son dévoilement est bien une qualité essentielle du yoga intégral. Car sur ce chemin qui comprend une psychisation, une individuation du Divin comme âme-Enfant Divin engendrée par le Divin, l'accomplissement de la sincérité comprend la reconnaissance d'une qualité du pouvoir d'action transformatrice de la Mère Divine. Toutefois peut-on isoler cette qualité de pouvoir d'autres qualités de pouvoir de Mère ? Les couleurs variées ne prennent leur sens que les unes par rapport aux autres en tant que lumières de la diffraction issues de la lumière blanche. 

Je propose, une nouvelle fois, de partir de mon propre cas pour proposer de différencier un passé d'apprenti-disciple d'un moment où il apparaît plus légitime de se sentir vraiment disciple. 

Le déploiement du processus de transformation comprend une avant-garde et une arrière-garde. Il se peut que sur certains plans le basculement vers un disciple mâture se fasse mais que des points non réglés à d'autres niveaux nous oblige à revenir à un positionnement d'apprenti-disciple. 

La zone de basculement de l'un à l'autre est aussi certainement variable entre une personne et une autre. Le développement  psychique accompli dans des vies passées peut soudain s'agréger à la vie présente et permettre un bond en avant inattendu du point de vue extérieur. Cependant il y a un écart entre apprenti-disciple et disciple qui peut s'expliciter.

Ce que je suis aujourd'hui, concernant mon cas, est le produit d'actions et de circonstances passées. L'apprenti-disciple a repris tous les chemins des spiritualités passées qui pouvaient poser les bases nécessaires à une pratique vraiment spécifique à ce yoga partagé par Sri Aurobindo et Mère. Et certains chemins semblaient naturels. Un chemin de concentration lié au son interne de l'oreille s'était installé de lui-même dans l'enfance. Le sentier de la dévotion de même s'est dévoilé comme antérieur, un bond s'est effectué.

Et aujourd'hui, je me sais et me sens de plus en plus intégralement disciple de Sri Aurobindo et Douce Mère. Oui, Sri Aurobindo est mon maître vivant, au fond de moi, même s'il a quitté son corps humain en décembre 1950. Oui, Mère est pour moi la Mahashakti bien vivante qui est l'exécutrice du Devenir, même si elle a quitté son corps en 1973.

En disant que je suis et devient de plus intégralement disciple de la voie ouverte par Sri Aurobindo et Mère, je peux témoigner qu'Ils sont désormais vécus vivants et agissant en moi et autour de moi. Ce que j'appelais "ma" sâdhanâ se dévoile de plus en plus comme étant leur œuvre. Ceci opère non plus seulement lors de la lecture d'un de leurs textes si pertinent pour telle circonstance vécue, non plus seulement le temps de rêves, où je reçois parfois leurs instructions clairement. Ceci ne consiste plus seulement à demeurer simplement en la foi de leur présence à mes côtés, attitude où des croyances s'y mêlant la religion n'était pas loin et risquait d'étouffer l'action de leur conscience force. Ces derniers temps, pour mon cas, il y a eu un saut dans la perception de leur présence : ils deviennent les auteurs de "ma" pensée en la colorant, en la saisissant de leur présence et ils s'emparent de mon action en tant qu'ils en sont l'énergie et l'intelligence directrices. Ils sont de plus en plus présents dans mon corps, mes cellules et dans la matière subtile dont ce corps devient plus  conscient par leur œuvre.

Illusion ? Surestimation de l'avancée et du dévoilement ? Fausse Mère et faux Sri Aurobindo m'affirmeront tels et tels critiques de mon action !

J'observe que l'avant-garde de cette évolution de la conscience menée à travers mon individualité n'empêche pas qu'à l'arrière-garde demeurent tels ou tels défauts mentaux ou vitaux, que telle action montre une défaillance dans la réceptivité physique, intuitive ou au-delà.

Mais quoi qu'il en soit de ces défauts et défaillances, il n'y a plus autant de résistance que par le passé, quand il s'agit de les reconnaître quand ils sont pointés, par le Divin y compris par la médiation d"autrui. La qualité de sincérité est comme un sens du goût de ce qui se manifeste : est-ce beau ? est-ce laid ? Les pensées, les énergies vitales ou les impulsions physiques sont goûtées désormais spontanément et intuitivement quant à leur qualité.

Je me souviens aussi que le rejet d'un défaut n'est pas son refoulement, si s'y substitue une lumière, une force, une conscience dévoilant davantage le Divin. Un "mea culpa" n'est guère utile, autrement que comme reconnaissance de ses responsabilités, si, avec lui, il n'y a pas un gain en psychisation, en spiritualisation voire en supramentalisation !

Ce qui conforte ma confiance en ces expériences spirituelles vécues est parallèlement le lien particulier à une lignée de disciples qui me relie à cette présence de Sri Aurobindo et Mère. Que je le veuille ou non, mon lien à Sri Aurobindo et Mère n'est pas seulement un lien direct et autodidacte acquis par mes lectures, mes efforts, et leur présence exclusive. La qualité de la sâdhanâ a aussi été examinée et affinée dans ma relation avec Amita Guha Roy. Mon passage de l'apprenti-disciple au disciple direct de Sri Aurobindo et Mère comme conscience force active maintenant jusque sur le plan physique s'est fait en compagnie d'une disciple directe de Mère et de Sri Aurobindo. Amita a vécu comme ashramite entre 1967 et 1984, elle-même confiée par Mère à Niranjan Guha Roy, ashramite depuis 1946 et donc dirigé par Sri Aurobindo et Mère. L'entrée de plein pied dans la psychisation comme règne réel de l'être psychique et de l'âme que je vivais intérieur a été ressenti par Amita. 

L'œuvre de Sri Aurobindo et Mère jusque dans le physique subtil de nos corps inclut l'action de nombre de leurs disciples. Amita depuis que je la connais en avait déjà une expérience récurrente. A mon tour basculant de l'apprenti-disciple au disciple, j'ai entrevu des présences et des mains physiques subtiles à l'ouvrage pour préparer l'instrument de cette conscience force supramentale que je pourrais devenir si mon ego, ce qu'il en reste de suffisamment pesant, n'y fait pas obstacle.

Dans cette sâdhanâ comprenant mon individualité, il y a eu des interventions de Satprem, avant et pendant qu'il ait quitté son corps humain. Et plus récemment, son action au service de la conscience force supramentale de Sri Aurobindo et Mère a été perceptible. 

Ayant vu Niranjan Guha Roy travailler de l'intérieur sur ce corps au travers du physique subtil, je n'ai aucun doute sur mon lien substantiel à cette lignée particulière qui, extérieurement et intérieurement, s'inclut en l'œuvre évolutive de Sri Aurobindo et Mère, tout en la prolongeant. Sans Niranjan Guha Roy, je ne serai pas passé aussi aisément d'apprenti-disciple de Sri Aurobindo et Mère à enfin des expériences conscientes récurrentes qui font de nous des disciples de leur conscience force supramentale.

Délire ? Le travail extérieur va avec un travail intérieur, qui ne sont pas uniquement de mon fait : la lignée spécifique de disciples qui me relie par l'extérieur à Sri Aurobindo et Mère m'y relie aussi de l'intérieur. La dimension impersonnelle des forces de conscience évolutives est intimement liée à une dimension personnelle des ces forces. 

 

Je sens aujourd'hui la polyphonie des grands interprètes de l’œuvre et de la conscience force de Sri Aurobindo et Mère. Et c'est cette polyphonie que j'entends servir pour servir la conscience force de Sri Aurobindo et Mère. Cette polyphonie évite de s'enfermer dans des impasses. Une seule interprétation trahit une rigidité mentale, une non écoute de ce qui ne peut s'enfermer dans un dit, une insensibilité à un dire inédit qui ouvre des chemins nouveaux.

Réduire le supramental à la coloration d'un style que cela soit celui de Satprem ou de Niranjan serait tragique. Mais entendre des échos dans la singularité de leur style et des résonances à travers les traces qu'ils nous ont laissées revient à se rendre disponible ici et maintenant à la conscience force de Sri Aurobindo et Mère qui les animait. 

Il y a des œuvres mantriques, nous explique(nt) Sri Aurobindo et Mère. La conscience force y attend sagement d'opérer pleinement à travers son lecteur, son spectateur ou son auditeur. Ainsi une œuvre du passé matérialisée à un niveau supramental est un support d'une conscience force plus actuelle que toutes les perpétuations présentes de nos vieilles manières.

Objectivement, je dois autant à Niranjan Guha Roy qu'à Satprem pour mon cheminement de simple apprenti-disciple à disciple. Toute ma gratitude au Divin, à Sri Aurobindo et Mère pour ces deux disciples !

Je constate que cette double filiation loin de m'éloigner de la conscience force de Sri Aurobindo et Mère, bien au contraire, me plonge de plus en plus radicalement à l'orée de l'inexploré, à l'orée de ce qui demeure immédiatement à conquérir pour le Divin dans son dévoilement terrestre. 

 

 

L'oasis ou l’ilot de Lumière vu par Niranjan Guha Roy

  

"Seul, le Supramental commande l’unité dans la diversité",

Sri Aurobindo, La Vie Divine,

"Le problème de la Vie", 

p.246

 

"Dans une conscience gnostique il n’y aura pas affirmation égoïste d’une idée personnelle, ni insistance, ni revendication de la volonté et des intérêts personnels, mais au contraire, le sens unificateur d’une Vérité commune sous de multiples formes, d’un moi commun en de multiples corps, de multiples consciences ; il y aura une universalité et une plasticité qui voient et expriment l’Un en de multiples formes de lui-même et qui manifestent l’unité dans toutes les diversités, parce que c’est la loi inhérente à la Conscience-de-Vérité et à la vérité de sa nature. Une unique Conscience-Force, que tous percevront et dont ils se verront les instruments, agira à travers eux tous et harmonisera leur action.",

Sri Aurobindo, La vie Divine, 

"La Vie Divine",

chapitre 28,

p.1086 

 

 

"La seule règle qui gouvernera la vie gnostique, sera l’expression spontanée de l’Esprit, la volonté de l’Être divin. Cette volonté, cette expression spontanée peut se manifester dans une extrême simplicité ou dans l’opulence d’une extrême complexité, ou dans un équilibre naturel entre les deux ; car la beauté et la plénitude, la douceur et le rire cachés dans les choses, l’ensoleillement et l’allégresse de la vie, sont aussi des pouvoirs et des expressions de l’Esprit. L’Esprit intérieur qui détermine la loi de notre nature, déterminera aussi, sur tous les plans, le cadre de la vie, ses détails et ses circonstances. Partout se retrouvera le même principe plastique ; une normalisation rigide, si nécessaire soit-elle à l’agencement mental des choses, ne peut être la loi de la vie spirituelle.
Une grande diversité et une grande liberté d’expression, fondées sur une unité profonde, se manifesteront probablement ; mais partout régnera un ordre vrai et harmonieux.",
 

Sri Aurobindo, La vie Divine, 

"La Vie Divine",

chapitre 28,

 p. 1120


Le subconscient et les samskaras selon Sri Aurobindo

 


  

Sri Aurobindo

  Lettres sur le Yoga

 

DEUXIÈME PARTIE
 
Plans et parties de l'être
 
Chapitre XII 

 

Dans notre yoga, nous entendons par subconscient cette partie tout à fait submergée de notre être où il n'y a ni pensée, ni volonté, ni sentiment consciemment éveillés et cohérents, ni réaction organisée, mais qui pourtant reçoit obscurément les moindres impressions et les emmagasine au fond de soi; c'est de là aussi que peuvent surgir en rêve, ou même à l'état de veille, toutes sortes d'impulsions et de mouvements habituels invétérés qui se répètent grossièrement ou se déguisent sous d'étranges formes. Car, si ces impressions surgissent surtout en rêve d'une manière incohérente et chaotique, elles peuvent aussi surgir, et en fait surgissent dans notre conscience de veille, sous forme de répétition mécanique d'anciennes pensées, d'anciennes habitudes mentales, vitales et physiques, sous forme d'obscure excitation à des sensations, des actions, des émotions dont notre pensée ou notre volonté conscientes ne sont ni l'origine ni la cause et qui souvent même sont contraires à leurs perceptions et à leur choix ou à leurs injonctions. Il y a, dans le subconscient, un mental obscur plein de samskâra opiniâtres, impressions, associations, idées fixes, réactions habituelles formées par notre passé; un vital obscur qui contient la semence des sensations, des réactions nerveuses et des désirs habituels; un physique matériel extrêmement obscur qui gouverne en grande partie l'état de notre corps. 

 Pages 144-145

 

  Le subconscient est universel autant qu'individuel, comme toutes les autres parties principales de la nature. Mais il y a des parties ou des plans différents dans le subconscient. Tout sur terre est basé sur l'"Inconscient", comme on l'appelle, bien que réellement il ne soit pas du tout inconscient mais au contraire une complète sub-conscience, une conscience "involuée" ou enfermée, qui contient tout, mais en laquelle rien n'est formulé ni exprimé. Le subconscient se trouve entre cet Inconscient et la conscience du mental, de la vie et du corps. Il contient en puissance toutes les réactions primitives devant la vie, qui luttent pour émerger, sortir des rivages ternes et inertes de la Matière, et qui, par un développement constant, forment une conscience en évolution se formulant peu à peu; il les contient, non comme des idées ou des perceptions ou des réactions conscientes, mais comme la substance fluide de ces choses. En outre, toutes nos expériences conscientes s'enfoncent dans le subconscient, non pas comme des souvenirs précis, bien que submergés, mais comme des impressions d'expérience, à la fois obscures et obstinées; et ces impressions peuvent à tout moment remonter sous forme de rêves, de répétitions mécaniques de pensées et de sentiments ou d'actions du passé, de "complexes" explosant en actions ou en événements, etc. C'est surtout à cause du subconscient que tout se répète et que jamais rien ne change, sauf en apparence. C'est pourquoi l'on dit que le caractère ne peut être changé, et c'est aussi la cause du retour constant des difficultés dont on espérait s'être débarrassé pour toujours. Toutes les semences sont là, ainsi que tous les samskâra du mental, du vital et du corps; c'est le principal support de la mort et de la maladie, et la dernière forteresse (imprenable à ce qu'il semble) de l'Ignorance. Tout ce qui est réprimé, mais non complètement rejeté, s'y enfonce et y demeure comme une semence, prêt à surgir à la surface ou à germer à la première occasion. 67

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67. Les Bases du Yoga, chapitre 5. Traduction de la Mère. 

Page 146 

 

 


dimanche 26 juillet 2026

Face à notre double nature, repérons notre vital autoritaire selon Sri Aurobindo.


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Dans la nature, cette résistance revêt certaines formes caractéristiques qui viennent accroître la confusion et ajoutent à la difficulté de la transformation. Il est donc nécessaire de décrire quelques-unes de ces formes, car elles sont suffisamment fréquentes, à un degré plus ou moins grand suivant les personnes, pour exiger d'être démasquées avec vigueur et clarté.

1. Une certaine vanité, une arrogance, une véhémence radjasique dans la façon de s'affirmer qui, dans ce petit être vital, sont, chez ceux qui ont une vigueur particulière sur ces plans, une déformation de la force et de l'habitude vitales de diriger et de dominer qu'ils possèdent grâce à certaines qualités du vital supérieur. Tout cela s'accompagne d'un amour-propre excessif qui engendre le besoin de briller, de maintenir sa position et son prestige à n'importe quel prix voire de poser devant les autres, de les influencer, de les commander ou de les "aider" en s'arrogeant un rôle de sâdhak supérieur doté d'une connaissance plus grande et de pouvoirs occultes. L'être vital supérieur lui-même doit remettre ses pouvoirs et ses capacités entre les mains de la Shakti divine d'où ils lui viennent et il ne doit s'en servir qu'en tant qu'instrument de la Mère et conformément à ses directives ; s'il fait intervenir les revendications de son ego et s'interpose entre la Mère et le travail, ou entre elle et les autres sâdhak, il dévie du vrai chemin, quel que soit son pouvoir naturel, gâche le travail, introduit des forces adverses et des mouvements faux et nuit à ceux qu'il s'imagine aider. Quand ces défauts affectent la petitesse de la nature vitale inférieure et de la personnalité extérieure, prennent des formes plus basses et plus mesquines, ils deviennent plus contraires encore à la Vérité, incongrus, grotesques, et en même temps ils peuvent être d'une malfaisance perverse, même si leur champ d'action est réduit. Il n'est pas de meilleure façon d'introduire les forces hostiles dans le travail général ni de vicier sa sâdhanâ et de l'exposer à l'influence adverse. À un moindre degré, ces défauts: vanité, arrogance, violence radjasique, se retrouvent dans la plupart des natures humaines. Ils peuvent revêtir d'autres formes, mais n'en sont pas moins un grand obstacle à tout changement spirituel véritable.


2. Désobéissance et indiscipline. Cette partie inférieure de l'être est toujours capricieuse, récalcitrante, autoritaire et peu disposée à accepter qu'on lui impose un ordre ou une discipline contraire à son idée ou à ses impulsions. Dès le début, ses défauts barrent la route aux efforts du vital supérieur lorsqu'il veut imposer à la nature une tapasyâ vraiment régénératrice. Cette habitude de désobéir à la discipline et de refuser de s'y conformer est si forte qu'elle n'a pas toujours besoin d'être intentionnelle ;  elle semble être un réflexe immédiat, irrésistible, instinctif. Ainsi l'on promet et professe maintes fois obéissance à la Mère, mais les actes ou la direction suivie sont fréquemment contraires à la promesse ou à la profession de foi. Cette constante indiscipline est un obstacle radical à la sâdhanâ et le pire exemple que l'on puisse donner aux autres.


3. Dissimulation et fausseté dans les paroles. C'est là une habitude extrêmement pernicieuse de la nature inférieure. Ceux qui ne sont pas droits ne peuvent tirer profit de l'aide de la Mère, car ils l'écartent eux-mêmes. A moins qu'ils ne changent, ils ne peuvent pas espérer la descente de la Lumière et de la Vérité supramentales dans le vital inférieur et dans la nature physique; ils restent enlisés dans une boue de leur propre fabrication et ne peuvent pas progresser. Souvent, ce qui ressort chez le sâdhak, ce n'est pas simplement une exagération ou une imagination abusive qui brode autour de la vérité réelle, mais aussi un refus catégorique et une altération des faits autant qu'une dissimulation qui les déforme. Cela, il le fait tantôt pour couvrir sa désobéissance ou sa ligne de conduite fausse ou suspecte, tantôt pour conserver sa situation, tantôt pour parvenir à ses fins ou céder à ses habitudes et à ses désirs préférés. Quand le sâdhak a ce genre d'habitude vitale, il obscurcit souvent sa propre conscience et ne se rend pas tout à fait compte de la fausseté de ses paroles ou de ses actes;  mais la plupart du temps, il n'est même pas possible d'invoquer pour lui cette excuse maladroite.


4. Une dangereuse habitude de se justifier constamment. Quand cette habitude se fortifie chez le sâdhak, il est impossible d'orienter cette partie de son être vers la vraie conscience et l'action vraie parce qu'à chaque instant, sa seule préoccupation est de se justifier. Son mental se précipite aussitôt pour défendre son idée, sa position ou sa ligne de conduite. Et cela, il est prêt à le faire par n'importe quel argument - parfois le plus maladroit et le plus sot, ou le plus contraire à ce qu'il proclamait la minute d'avant -, par n'importe quelle déclaration mensongère, n'importe quel stratagème. Cet abus est fréquent dans le mental pensant, mais ce n'en est pas moins un abus; chez le sâdhak, il prend des proportions exagérées et tant que celui-ci y reste attaché, il lui est impossible de voir ou de vivre la Vérité.


Quelles que soient les difficultés de la nature, si long et pénible que soit le processus de rectification, elles ne peuvent pas indéfiniment tenir tête à la Vérité si, dans ces parties de l'être, l'esprit, l'attitude et l'effort vrais sont présents ou peuvent être amenés. Mais si, par amour-propre, entêtement ou inertie tamasique, le sâdhak continue à fermer les yeux ou à endurcir son cœur à la Lumière, tant qu'il en sera ainsi, nul ne pourra l'aider. Le consentement de l'être tout entier est indispensable à la transformation divine, et c'est la totalité de ce consentement, sa perfection, qui constitue la soumission intégrale. Mais il ne suffit pas que le consentement du vital inférieur prenne la forme d'une simple profession de foi mentale ou d'une adhésion sentimentale passagère; il faut qu'il se traduise par une attitude permanente et une action persévérante et cohérente.

Notre yoga ne peut être fait jusqu'au bout que par ceux qui sont prêts à s'y engager totalement et à abolir leur petit ego humain et ses exigences afin de se découvrir eux-mêmes en le Divin. Il ne peut pas être fait dans un esprit de légèreté ou de laxisme; l'entreprise est trop haute et trop difficile, les pouvoirs adverses dans la Nature inférieure trop prêts à profiter du moindre assentiment ou de la plus petite ouverture; l'aspiration et la tapasyâ sont trop constamment et trop intensément nécessaires. Il ne peut pas être fait si les idées du mental humain s'affirment avec humeur ou si on se laisse délibérément mener par les exigences, les instincts et les prétentions de la partie la plus basse de l'être que l'on justifie en général sous l'étiquette de nature humaine. Il ne peut pas être fait si l'on persiste à identifier les bassesses de l'Ignorance à la Vérité divine ou même à la vérité moindre permise sur le chemin. Il ne peut pas être fait si l'on se cramponne à son moi passé et à ses vieilles formations, ses vieilles habitudes mentales, vitales et physiques. Il faut constamment laisser derrière soi ses moi passés pour voir, agir et vivre à un niveau de conscience de plus en plus élevé. Il ne peut pas être fait si vous réclamez la "liberté" pour votre mental humain et votre ego vital. Toutes les parties de l'être humain ont le droit de s'exprimer et de se satisfaire comme elles l'entendent, à leurs risques et périls, si tel est le choix de l'homme tant qu'il mène la vie ordinaire. Mais prendre le chemin du yoga, dont le seul objet est de substituer à ces choses humaines la loi et le pouvoir d'une Vérité plus grande, et dont la méthode est essentiellement une soumission à la Shakti divine, et continuer en même temps à revendiquer cette prétendue liberté, qui n'est rien d'autre qu'un esclavage à certaines forces cosmiques ignorantes, c'est se complaire dans une aveugle contradiction et revendiquer le droit de mener une double vie.", 

Lettres sur le yoga, Volume 3. Section 4, 3. La transformation du vital, p257-260

 




samedi 17 janvier 2026

Lutte contre le mal et Amour selon Mère



Agenda 


10 janvier 1961


Comment coopérer à la guérison du mal et de la laideur que l’on voit partout ?... Aimer ? Quel est le pouvoir de l’amour ? Et comment un phénomène de conscience individuel peut-il agir sur le reste des hommes ?


Comment coopérer à la guérison du mal et de la laideur ?... On peut dire qu’il y a une sorte d’échelle hiérarchique de collaboration ou d’action ; une coopération négative et une coopération positive.

Pour commencer, il y a un moyen que l’on pourrait appeler négatif ; c’est celui que donnent les religions bouddhiques et similaires : ne pas voir. D’abord être dans un état de pureté et de beauté suffisant pour ne pas avoir la perception de la laideur et du mal – c’est comme quelque chose qui ne vous touche pas parce que cela n’existe pas en vous.

Ça, c’est la perfection de la méthode négative.

Elle est très élémentaire : ne jamais remarquer le mal, ne jamais parler du mal qui est chez les autres, ne pas perpétuer les vibrations par l’observation, la critique, l’insistance sur le fait mauvais. C’est ce que le Bouddha enseignait : chaque fois que vous mentionnez un mal, vous l’aidez à se répandre.

C’est en bordure du problème.

Pourtant, ce devrait être une règle très générale, mais ceux qui critiquent ont réponse à cela ; ils disent : «Si vous ne voyez pas le mal, vous ne pourrez jamais le guérir. Si vous laissez quelqu’un dans sa laideur, il n’en sortira jamais.» (Ce n’est pas exact, mais c’est comme cela qu’ils légitiment leur action.) Alors, dans cet aphorisme, Sri Aurobindo répond d’avance à ces objections : ce n’est pas par ignorance pure, par inconscience ou par indifférence que vous ne voyez pas le mal – vous êtes capable de le voir et même de le sentir” mais vous refusez de collaborer à son expansion en lui donnant la force de votre remarque et l’appui de votre conscience. Et pour cela, il faut que vous soyez, vous-même, au-dessus de cette perception et de cette sensation ; il faut que vous puissiez voir le mal ou la laideur sans en souffrir, sans être choqué, sans être gêné. Vous le voyez d’une hauteur où ces choses n’existent pas, mais vous en avez la perception consciente – vous n’en êtes pas affecté, vous êtes libre. Ceci est un premier pas.


Un deuxième pas, c’est d’être conscient positivement de la Bonté et de la Beauté suprêmes qui sont derrière toutes choses et qui supportent toutes choses, leur permettent d’exister. Quand vous Le voyez, vous êtes capable de Le percevoir derrière ce masque et cette déformation – même cette laideur, même cette méchanceté, même ce mal est un déguisement de Quelque chose qui est essentiellement beau ou bon, lumineux, pur.


Et alors vient la vraie collaboration, parce que, quand vous avez cette vision, cette perception, que vous vivez dans cette conscience, cela vous donne aussi le pouvoir de tirer Ça dans la manifestation, sur la terre, et de Le mettre en contact avec ce qui, pour le moment, déforme et déguise, de telle sorte que, petit à petit, cette déformation et ce déguisement sont transformés par l’influence de la Vérité qui est derrière.

Ici, nous sommes tout en haut de l’échelle de la collaboration.

De cette façon, il n’est pas nécessaire de faire intervenir le principe d’amour dans l’explication. Mais si l’on veut connaître ou comprendre la nature de la Force ou de la Puissance qui permet et qui accomplit cette transformation (et surtout quand il s’agit du Mal, mais aussi de la laideur dans une certaine mesure), on voit que c’est évidemment l’Amour qui, de tous les pouvoirs, est le plus puissant, le plus intégral – intégral, en ce sens qu’il s’applique à tous les cas. Il est plus puissant même que le pouvoir de purification qui dissout les mauvaises volontés et est le maître en quelque sorte des forces adverses, mais qui n’a pas le pouvoir direct de transformation, parce que le pouvoir de purification dissout d’abord pour reformer après, il détruit une forme pour pouvoir en faire une meilleure, tandis que l’Amour n’a pas besoin de dissoudre pour transformer : il a le pouvoir direct de transformation. L’Amour est comme une flamme qui change ce qui est dur en une chose malléable et qui sublime même cette chose malléable en une sorte de vapeur purifiée – ça ne détruit pas : ça transforme.

Dans son essence, dans son origine, l’Amour est comme une flamme blanche qui a raison de toutes les résistances. On peut soi-même en faire l’expérience : quelle que soit la difficulté dans son être, quelle que soit l’alourdissement des erreurs accumulées, les ignorances, les incapacités, les mauvaises volontés, une seule seconde de cet Amour – pur, essentiel, suprême – dissout comme dans une flamme toute-puissante. Un seul moment, et tout un passé peut disparaître ; un seul instant où on touche Ça dans son essence, et tout un fardeau est épuisé.